Des champs de coton

Sens interdit

25-06-12 (3)

Une goutte de sueur coule le long de sa tempe droite. Juin. Elle marche le long des numéros pairs. Encore trois mois avant la délivrance lui a dit le docteur. Elle sent un mouvement en bas à droite, une douleur. Elle se hâte. Elle voudrait dormir.

Fermer les yeux et je revivrai un même été comme il y a trente ans. Même lourdeur de l’air, un bleu hermétique. Et chaque geste que l’on ébauche vous tire vers une fatigue sans fin.

29 juin 1992 son ventre l’élance, la tire vers le bas. Son corps est devenu gigantesque ; elle n’est plus que le capitaine d’un cargo perdu en mer. Une vieille coque rongée par le sel qui tangue sans savoir où s’échouer. Parfois, l’enfant, une fille, lui donne un coup en traître qui l’électrise. Elle se lève, la porte se referme sans bruit sur l’étuve qu’est devenu l’appartement. Ses pas résonnent dans la ville inhospitalière.

J’avais vingt-neuf ans. J’attendais ma première fille et l’espoir se mêlait encore à la trame des rêves. Le berceau attendait la promesse d’un bonheur tout neuf. J’avais brodé des vêtements minuscules, aligné avec tendresse les peluches roses et blanches. Sur le seuil, blottie contre lui, j’avais serré sa main. Touché l’anneau, mince jumeau de celui que je porte toujours à l’annulaire. Superstition pour qu’il ne me quitte pas, ne nous quitte pas. Peut-être.

Elle pousse la porte d’un café. Le patron lui sourit et lui sert au comptoir un verre d’eau fraîche. Elle oublie alors ce ventre énorme qui la porte, qui la guide. Elle attrape un crayon et note les semaines, les jours, les heures, les minutes. Elle griffonne les chiffres sur un bout de papier à côté du prix du café, deux francs vingt. L’attente, la canicule, tout est devenu si insupportable qu’elle en oublie l’enfant à venir.

Je porte le cabas rempli de tomates, de courgettes et d’olives que j’ai achetées au marché. Je devrais rentrer, tout ranger et manger quelque chose avant le patient de 13 h 30. Il fait trop chaud, une masse d’air intenable a empoigné la ville depuis presque trois semaines. Je longe notre rue, passe devant le numéro 35. Rentrer chez nous, dans cet appartement, énième F5 avec ou sans terrasse, ascenseur, garage, dressing, m’est soudain insupportable. Je suis lasse de ces adresses qui ont toujours défilé, des déménagements qui ne semblent jamais cesser, de cette situation de transit qui a commencé depuis les trois mois de notre fille. Lui aime tanguer entre deux adresses. Moi, je me noie.

Hiver 1992. Elle empile les cartons, le bébé hurle. Il fait froid et soudain elle regrette cet été où son corps sans fin tanguait sur les trottoirs de la ville assoupie. L’attente, état second, lui manque, coup au cœur qui vient en traître, laissant apparaître ce vide, maintenant qu’elle sait, que l’enfant est là, que la vie, cette aguicheuse, laisse entrevoir son vrai visage, l’ennui.

Je laisse mon cabas près de la loge du concierge. Mr et Mme Ribière dorment ou font semblant. Je me force à marcher jusqu’au bout de la ruelle. Rue Beaumarchais, alors que le fond de la rue semble mangé par le lierre et les lianes sauvages. Je perçois une odeur de chèvrefeuille dans ce que je crois n’être qu’une impasse, un panneau de sens interdit. Près d’une percée d’ombre, un vieux rosier, au fond un bougainvillier. Un rose tranchant, insolent, emprisonné dans une résille de branches.

Elle tient Arthur dans ses bras. Les filles sont grandes. Le camion chargé à ras bord de meubles et d’habitudes s’éloigne. Il est temps de s’installer dans la voiture, Hans nous attend. Cette fois-ci, il n’y aura pas de jérémiades. Ni de sa part, ni des enfants. Il n’y en aura plus jamais.

Derrière le panneau effacé qui finalement ne signifie qu’une interdiction de stationner délavée, un chemin. J’entre. J’aperçois au fond la rue Molière. Sur la gauche, un terrain vierge dont le fouillis végétal s’étend par-dessus la clôture. De l’autre, une villa. Je pousse la porte d’entrée entrouverte. Une bâtisse vieillotte, sur trois étages. Alors que j’aperçois un panneau à vendre, une voix usée m’interpelle : « Cinq ans qu’elle est en vente, je me demande ce que fait l’agence immobilière. » Derrière moi, se tient le petit vieux qui habite au 22. Il m’indique une chaise rouillée, s’assoit sur le banc. À l’ombre du citronnier, l’air est doux.

Cinq ans sans quitter cette adresse. Elle n’a pas défait tous les cartons. Par superstition, pour croire qu’enfin elle allait pouvoir s’habituer à une ville, ses habitants, son marché du mardi et du vendredi. Trouver un boulot à mi-temps. Dans la chambre qu’Arthur avait laissée vacante en s’exilant pour un CDI en Écosse, installer sa table pour les séances de soins. Se faire connaître. Travailler. Respirer.

Le petit vieux n’arrête pas de parler. Je l’écoute distraitement me raconter la vie du quartier depuis l’après-guerre. Il me dit que la maison a accueilli un mariage, une naissance et une mort. Il s’interrompt, il devine que quelque chose se passe. Il prend alors une clef sous un vieux pot de fleurs et me la tend. J’entre. D’abord la cuisine. Je grimpe jusqu’au grenier, ouvre une fenêtre. J’appellerai l’agence entre deux patients. Je me déplacerai. Le soir même, je poserai devant lui le dossier que j’ai retiré juste avant la fermeture. S’il ne l’ouvrait pas. Plus tard, dans le salon, je le verrai lire consciencieusement chaque page. Ce sera très vite la première visite, ensemble.

Il ne dit rien. Cinq ans cloué à la même adresse, assigné au siège par son employeur, trop vieux pour aller ailleurs. Il ne doit plus supporter l’endroit où nous vivons. Alors, déménager, même au bout de la rue, pourquoi pas. La maison n’est pas chère ; personne n’en veut. On dit que quelqu’un y est mort. Je sais que quelqu’un y est né.

Nous déménageons en hiver. Près du jardin d’hiver, dans un l’atelier repeint de neuf, j’ai installé ma table. Cela ne dérange pas la clientèle d’aller jusque-là, de franchir l’arche de chèvrefeuille et de tiges noueuses. Lui s’affaire, bricole. Je l’entends siffler presque gaiment.

J’épluche des légumes dans la cuisine jaune. Je me demande s’il restera. Moi, j’ai choisi. Dans cette maison qui a vu naître, mourir, s’aimer, je peux vivre.

 

 

 

 

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Tante Léonie

La côte est longue, raide. Le soleil est haut. Tante Léonie attend toujours les deux sorties muettes du coucou alsacien - il a perdu sa voix il y a très longtemps - pour me tendre mon ciré jaune, mon seau et le sac en papier qui contient mon goûter : deux tranches de pain épaisses jointes par du beurre salé et une couche de gelée de groseille. Je suis sa mince silhouette dans le soleil d’août. Sa tête penche comme si son chapeau de paille pesait des tonnes et que, d’un moment à un autre, il l’entraînerait vers une chute irréversible. Trois cent cinquante mètres de villas chics puis la jetée. Apercevoir la mer perdue au loin ou proche. Je pourrai alors défaire mes sandalettes et courir.

Au coin de la rue des pervenches et de celle des agapanthes, une maison, haute, avec trois, dix, cent étages au moins et un œil de bœuf qui scrute les passants. Des grappes rougissantes de roses trémières et de buissons serrés de sauge. Tante Léonie ralentit le pas et j’entends des mots qui s’égarent, un chapelet d’imprécations qu’elle récite dents serrées le temps que dure le grillage bleu et rouille : « sale engeance, mauvaise vie, lignée de rien. ». Un lent crescendo qui s’égrène avec des pizzicati furibonds. Alors qu’il ne nous reste plus que trois mètres avant de franchir la rue ombragée et d’atteindre bientôt la mer, scandés haut et fort, ces six mots : « la chute de la maison Usher ! »

Pendant ce chemin de croix, j’ose un coup d’œil vers le chien paresseux qui gémit dans son sommeil. Je surprends parfois deux enfants blonds qui jouent dans la longue bande de pavés et de mauvaises herbes qui longe la villa. Un garçon et une fillette auréolés d’or pâle qui ne frémissent même pas quand la voix hérissée de ma tante se fait entendre. Je marche les yeux rivés vers son chapeau qui hoquète de fureur. Si j’avais osé tourner la tête, j’aurais aperçu les lézardes au pied de la façade et la rouille grinçante, si familière sur cette côte battue par les vents, les averses et la mer froide.

Je ferme toujours les yeux pendant la montée ultime, phrases glapies ou hululées, comptant le roulement de la colère montante jusqu’à dix, rarement plus, jusqu’à l’éclatement final. La voix se tait enfin. Je n’aurais plus qu’à me saisir de ma pelle et infliger de toutes mes forces une entaille à flanc de plage.

Et puis un jour, la voiture de papa ne m’amena plus sur ce bord de mer frileux. Tante Léonie, les niniches à l’anis et les rochers à découvert à marée basse, la villa dite Usher - telle je l’avais surnommée - les deux enfants blonds, le chien sur le perron et les châteaux de sable que seule la nuit efface, tout avait disparu.

Et ce jusqu’à ce que je reçoive le courrier de Me Desmarets, notaire au 6 avenue Chateaubriand. Léonie Ponce de Bel-air venait de décéder dans sa 101e année, dans son lit, enfin son lit... Dans sa chambre, sise dans la résidence pour personnes âgées du Clos du lac, une maison de retraite à n’en pas douter malgré le nom bucolique. Après avoir relu la lettre somme toute succincte, j’essayai de traverser le flou qui entourait ce pan d’enfance. Je dois avouer, il m’était difficile d’imaginer ma tante, âgée certes, mais bien vivante quand elle m’entraînait d’un pas rageur vers la plage, en vieille dame, centenaire, vaguement recluse. Peut-être pire.

Léonie Ponce de Bel-air, née Desmarets, sœur unique de mon père, l’aînée de onze ans, lui avait donc survécu deux décennies. Léonie dont il avait nié l’existence pour une raison inconnue et dont je n’avais plus jamais rien su. D’ailleurs, pas même une photo, un film de vacances, où nous aurions pu apercevoir l’ombre d’un chapeau, d’une capeline, d’une vieille tante.

De Me Desmarets, à la lecture des dernières volontés de ma tante, je n’appris presque rien hormis qu’elle était veuve, avait cousu des sacs et officié avec talent dans la maroquinerie de luxe. C’était pourtant de notoriété publique, me dit-il en me remettant un dossier épais, les papiers d’usage, testaments, etc… - la somme d’argent qui m’était léguée restait, même après le passage du fisc, conséquente - des titres de propriété et la clef d’une maison que je reconnus immédiatement sur les photos: la maison Usher.

Je m’y rendis le soir même. La montée fut plus aisée. Mais la maison, contrairement à d’autres retrouvailles avec des souvenirs d’enfance, me parut aussi gigantesque que jadis. L’œil-de-bœuf avait conservé sa vigilance de gardien. Peut-être même rencontrai-je, dans le faisceau de ma lampe de poche, l’ombre d’un chien endormi sur le perron, les pas joyeux de deux enfants blonds, l’écho pétri d’imprécations de Tatie Léonie..

Fut-ce le cri d’une mouette, mais je me décidai à ouvrir la grande grille. Le lierre avait depuis longtemps dévoré la façade, mais je devinai la brique rouge, les toits intacts. Quatre pas encore puis le perron, la porte. La maison Usher, la maison de ma tante depuis bien avant ma naissance : la villa Sainte Othilie. Je poussai la porte et je compris qu’il ne m’était pas nécessaire de savoir, que la maison pouvait conserver ses secrets. Elle était désormais mienne.

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07 mai 2010

Le chemin du retour

Marc venait d’atteindre le comptoir pour récupérer sa carte d’embarquement, quand il sentit les gouttes chaudes couler le long de son dos, plaquant sa chemise de lin contre son corps. Autour de lui, les billets d’avion papillonnaient, tentant en vain de remplacer la clim’ défaillante. Il pouvait voir, malgré la foule de touristes et de porteurs, le soleil et la chaleur qui massacraient tout dès qu’on mettait un pied au dehors et qui, maintenant, s’engouffraient par paquets chauds et épais dans l’aéroport bondé. Il se dit qu’il aurait pu zapper la douche rapide à l’hôtel et cette coquetterie finalement inutile de passer un jean et une veste pâle sur peau brunie. Qui chercherait-il à accrocher du regard, une paire de jambes, des yeux entrevus derrière une paire de lunettes tape-à-l’œil ? Il était venu pour l’oublier, enfin c’était l’excuse qu’il avait avancée pour s’extirper du néant francilien.

Bien sûr, il avait passé les derniers six mois, la tête au fond d’un tunnel d’alcool – toujours -de nuits blanches assorties parfois à quelques corps faciles – parfois -et de semaines de boulot infernales. En gros, il se noyait sans même chercher à reprendre pied : lentement, méthodiquement, une cigarette au bec et un verre à la main. Mais toujours classe sous les cernes et le regard paumé. Il avait trouvé un réconfort chez ses proches, auprès de leur soutien inconditionnel malgré le mec imbuvable qu’il se révélait être parfois. Alors un reproche affleurait puis sombrait dans une affection têtue.

Il avait pris l’avion pour le sud, une côte méditerranéenne encombrée de touristes, en mal de soleil bon marché façon luxe. Une suite dont la dernière couche de peinture et quelques coquetteries en stuc masquaient les à-peu-près côté construction. En bout de quelques après-midi blasés, les nuits avaient retrouvé le même goût d’oubli que ses veilles parisiennes, il s’ennuyait. Il avait donc attrapé son sac, grimpé dans une voiture et erré, inattentif aux propos de Idriss, son chauffeur, sympa d’ailleurs. La vitre ouverte, il avait aspiré les kilomètres de piste bavards, en avalant poussière, dunes et les minces silhouettes sises de part et d’autre de la route. Il se souvenait être rentré juste à temps pour prendre l’avion, après une semaine à s’être perdu avec délices, endormi près d’un mur de pisé ocre. D’heures de marches, d’un goût de menthe et de miel. De l’oubli, les mains posées sur des pierres oubliées depuis les siècles antiques. Il avait caressé le souvenir de son corps à elle, parfois à l’ombre d’un toit fait de paillasses mais sans plus d’affection que pour d’autres ombres accueillantes et anonymes dont il ne connaissait plus les noms, seulement leurs peaux complices. Survolé une vie qui lui échappait, qu’il n’avait pas voulu mais que par lassitude, voire lâcheté, il avait fini par épouser à contrecorps.

Il s’était presque assoupi pendant le dernier trajet vers l’hôtel bercé par le babil rassurant du jeune chauffeur. Seules les sentinelles du bord de route, drapés dans leurs djellabas, qui jalonnaient le paysage âpre de leurs stations accroupies, chargées d’attente et d’ennui, l’avaient distrait. Après avoir passé les faubourgs, arrivé au club, il avait attrapé son jean, épargné finalement sa barbe éparse, soigneusement rassemblé son paquetage pour ne pas subir les affres d’une douane devenue pointilleuse jusqu’aux confins du monde. Il sortit juste pour rater la navette et avait de facto renoué avec la banquette en skaï encore poussiéreuse de son équipée. Averti par un sixième sens ou simplement au tempo d’une nonchalance amusée, Idriss n’avait pas quitté le parking du club. Dès qu’il s’assit sur la banquette recouverte de la grisaille du désert, le jeune chauffeur reprit le fil de son monologue. Marc se réveilla brusquement alors que la masse rectangulaire de l’aéroport se profilait à cinq cent mètres. Le jeune garçon s’était tu, un regard interrogatif braqué sur le rétroviseur. Une vague musique grésillait en sourdine. A l’évidence, il avait sombré pendant quelques minutes dans un rêve sombre et asphyxiant. Songe moite où il s’était retrouvé embarqué dans une large voie passante chargée de corps au pas pressés, tendus sur une trajectoire rectiligne. Dans cette cadence folle, il se souvenait avoir voulu en attraper un par le bras, briser ce mouvement forcé, aveugle. Mais la foule le pressait d’avancer, de se fondre dans leur avancée insensée. Il avait senti la panique monter, les bouts d’asphalte brûlants rouler sous ses pieds. Aimanté par ces marionnettes de chair, il leva pourtant les yeux vers la droite, juste avant que tout horizon ne disparaisse, englouti par la marche incessante. Un homme le regardait, accroupi ; sa robe ondulait faiblement, caressant le sol. Il croisa son regard et se leva. Marc devina un sentier derrière l’ombre qui s’était subitement évanouie. Il crut que la multitude avait fini par l’avaler dans son errance folle et hasardeuse et se réveilla dans le taxi qui lui rappela son retour imminent vers l’Europe. Il débarqua, hagard, sous le soleil qui pointait en haut de sa course et se dirigea vers la porte 4 et une attente confinée.

L’avion avait du retard, il revint sur ses pas et se dirigea vers le duty free. Il s’acheta un chapeau de paille et une bouteille d’eau et, avisant une porte entrouverte, atterrit sur une vague terrasse. De là, il contempla la ville saturée de rumeurs et d’existences. Il dessina, les yeux ouverts, un sentier au plus loin du ciel, de la terre ou des mers. Qu’importe si la destination en soit illisible, c’était l’ivresse même du partir, des pas posés sur le grain fin d’une terre, voulue, trouvée, désirée. Et ces heures perdues à regarder les courses folles et le rien qui afflue sous les branches ajourées.

Un peu plus tard, alors qu’il posait son sac sur le tapis roulant, il sentit qu’il avait laissé sous le ciel de plomb l’ancienne carte, au tracé rectiligne. Il traça machinalement une volute sur le comptoir, un débris d’arabesque qu’il avait dérobé en pensée au chapiteau d’une colonne cassée en deux. Il n’était qu’à quelques heures de Paris, de la rue Bobillot, de la piscine où il se rendait dès l’ouverture le samedi. De son F2 où dans l’angle entre la fenêtre et la fausse cheminée en marbre… So chic disait-elle pour se moquer d’elle-même et de son accent américain, épais comme une pâte, en provenance de trois ans d’échanges nourris avec Karen de Virginie, perdue de vue maintenant dans l’immensité australienne. Dans l’angle entre la fenêtre  et la fausse cheminée américaine, donc… il y avait le vieux fauteuil en velours paille et l’odeur rémanente de papier d’Arménie qui brûlait dès qu’elle entrait dans la pièce. Et qui subsistait en dépit de son départ. En avril. Il revoyait sans peine les pièces bien ordonnées, les piles d’assiettes chinées en automne et les rideaux qu’elle avait fini de coudre en plein milieu d’une nuit. Elle était venue se glisser dans les draps glacés, un réseau de ridules fines apposé au coin de ses yeux. Il avait continué à faire semblant de dormir, il avait froid. Il s’était levé avant elle et avait regretté la lumière qui s’échappait du vieux store et que les lames de guingois disposaient en pochoirs géométriques  sur les murs nus. Pour meubler le vide, elle y avait accroché des gravures et il avait oublié les parallélépipèdes et les trapèzes qui prolongeaient les éveils vaporeux d’un souffle d’inattendu.

Il ne regardait plus le soleil du matin et les tentures prune pendaient toujours. Les assiettes, le chandelier, design, mais inutile, il n’avait jamais vraiment su pourquoi il les avait gardés. Il s’était lentement habitué à leurs présences discrètes, il côtoyait avec précaution le prélude de l’absence, celui où elle s’est retirée, ne laissant aucune miette d’elle. Il avait préféré laisser un cadre de vie inchangé, coquille vide et rassurante, et continuait à inscrire sur le tableau Velléda de la kitchenette des activités qui, un an auparavant, lui faisait grincer des dents : quel besoin d’avoir des épaules plus larges et de savoir la dernière critique de Télérama ?

L’arrivée, à proximité, d’un petit airbus, le tira de sa rêverie. Il était temps d’aller fondre et s’assoupir dans la salle d’attente moite, au milieu des vacanciers geignards. Il sentit un vent frais l’envelopper, il devina la présence du désert, le velouté des ruines brûlante du jour. Il était temps de repartir et déranger l’ordre des choses passées. Il traça en pensée une courbe : oui, laisser à nouveau vivre, les arabesques entre chien et loup. Apercevoir à l’aube, sous les herbes dépeignées par le vent, l’esquisse d’un chemin.

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13 mars 2010

Défi 97

L’avenir de Clém

Clém leva les yeux de ses notes. Plus que trois minutes avant la pause sandwich et quelques longueurs, piscine Molitor. D'une charge de patron conquérant, Jean-Alban franchit la porte et précipita quelques phrases. Elle avait à peine eu le temps de regarder le dossier rouge qui venait d’atterrir sur son clavier, qu’elle se trouvait à nouveau seule dans son réduit sans lumière. Elle frissonna - pas tant que ça - si elle tenait compte du souvenir odorant du fils du boss, ses pellicules, les taches grasses sur ses chemises et les vociférations, chaque lundi matin sur le répondeur, de ses maîtresses délaissées.

Elle lut en diagonale la dépêche. Un nounours offensif posé dans un endroit stratégique pour une poignée de péquenots américains. Le scoop du siècle. L’ordre de mission était clair, ramener un papier de là-bas. Il était temps pour Clém, stagiaire à l’avenir journalistique incertain, de boire une pression cuivrée comme ses taches de rousseur, histoire de faire passer l’odeur faisandée de « Uno, le journal de toutes les Une » des Margouillers Père et fils et de mettre ses idées à plat. Elle fourra le dossier dans son baggy d’occase et dévala les trois étages qui la séparaient de l’esplanade.

Elle avait avalé la moitié de son sandwich quand elle se décida à sortir le maigre feuillet. La saveur amère de sa Grimbergen et les cornichons qu’elle croquait comme des bonbons avaient chassé l’odeur aigrelette des locaux où elle s’étiolait. Un ourson borgne la contemplait depuis un fax baveux avec un rapport de police rédigé en mauvais anglais alarmiste. Le shérif local avait réussi – oh exploit ! – à glisser Al-Qaida dans ce qui ressemblait plus à une blague de potache qu’autre chose. Dépitée, Clémentine se rabattit sur Le Parisien, le seul journal à avoir échappé à la mauvaise passe qui vidait le Paltoquet de ses clients et de ses lectures. Une crise qui avait pour nom Starbucks et un goût de café lavasse imbibé de carton. Elle venait d’ouvrir au hasard  le quotidien: en troisième page où elle put contempler le portrait grimaçant du Commissaire Rappaport. Elle l’entrevit aussi, juste derrière l’épaule de l’épais personnage. La photo ne lui rendait pas justice : pas un sourire, les sourcils froncés, plutôt grand mais légèrement vouté. Fabien Despinasse.

Elle l’avait rencontré pendant l’affaire qui l’avait rendu célèbre. Il n’était pas encore inspecteur. Pourtant, il avait réussi à dénouer le complot ourdi par les Nez rouges, une association à première vue inoffensive. Elle se souvenait de la terreur que ses vengeurs déguisés avaient semée dans toute la ville : attaque systématique de fumeurs impénitents, agression sur automobilistes irresponsables. En bref, représailles contre tout citoyen qui s'accomodait un peu trop des lois et qui portait préjudice à la communauté tout entière. D’ailleurs, le schéma de départ des deux menaces terroristes semblait être strictement similaire. Un nez rouge assez volumineux déposé devant la gare Saint-Lazare. Un nounours idiot mis en évidence…

Mais… Bien sûr elle le tenait son papier! Elle sortit son portable antédiluvien et tapa les chiffres qu’elle avait souvent caressés du regard sans jamais avoir osé les composer. Pourtant, elle avait failli croire que quelque chose se passait, ce jour où elle couvrait l’arrestation de tous ces redresseurs d’ordre social au tarin rubicond. Il avait griffonné son numéro perso au dos d’une carte et avait enregistré le sien au cas où … Au final, pas le moindre bip. Silence radio. Elle avait laissé choir tout espoir.

Elle s’apprêtait à déposer un message quand il décrocha. Elle lui expliqua brièvement la situation. Il parut intéressé et convint d’un RV vers 16h. Clém avait juste le temps de régler les formalités et les impératifs pratiques du voyage. Le vol décollait d’Orly à 21h48 le soir même.

Fabien Despinasse arriva avec ses cinq minutes réglementaires de retard  et lui offrit un café au comptoir du Paltoquet. S’enquit des évènements. Il parut réfléchir pendant un temps interminable et lui demanda de le contacter en cas de nouvelle appartition d'une menace pelucheuse. Elle sentit diffusément qu’il se moquait d’elle, mais jugea inutile de relever. Il ne lui restait plus qu’à rentrer et laisser son bureau en ordre et commencer à suer sang et eau pour pondre un article sensassss – venait de préciser le fils Margouiller en levant haut ses longs bras maigres emprisonnés dans une chemise marronnasse qui accusaient deux superbes auréoles sous les aisselles.

Dans le taxi qui l’amenait à l’aéroport, un SMS s’inscrivit en lettres digitales, « autre nounours, urgence article. » Est-ce son imagination, mais elle jura que le conducteur avala d’une traite, dès réception de ce message sibyllin, les kilomètres restants. Elle appela le Uno, qui n’avait aucun détail supplémentaire à lui fournir. Le taxi la déposa face au guichet de l’enregistrement des bagages. Une demi-heure plus tard, elle s’apprêtait à subir la désagréable fouille de ses effets quand elle entendit une voix, trop proche pour être réelle. Elle tourna la tête, c’était lui. En un mot, il lui expliqua la situation plus clairement qu’une dépêche de l’AFP. Oui il avait mis au courant le commissaire Rappaport.  L’arrivée de la deuxième bestiole poilue avait décidé de l’envoi d’un spécialiste. Il s’était alors proposé et avait pris un billet. Quelle coïncidence ! Vol identique à celui de l’apprentie-reporter rousse et compagnie idem, jusqu’aux horaires… . Ils embarquèrent côte à côte et atterrirent au bout de plusieurs heures sur le sol oregonais. Ils purent constater que le deuxième nounours avait fait évacuer les immeubles des alentours. Au milieu de la nuit, la bestiole s’avéra anodine, elle-aussi.

Vers 2h du mat, heure locale, l’inspecteur Despinasse et celle qu'il avait promue coéquipière se retrouvèrent exténués dans la seule chambre disponible de la ville. Elle s’endormit dans l’étroit lit et lui sur le canapé, dès qu'il eurent rédigé l’article assassin demandé. Exit par fax vers la salle de presse parnassienne où les mains aux ongles rongés de Jean-Alban les saisirent illico.

Au bout d’une journée et d’une nuit à se morfondre, pas l’ombre d’un troisième nounours, ou alors à l’abri d’un landau... Il était temps pour le duo de plier bagages. Pour calmer la terreur qui s’emparait de Clém à l’idée de prendre l’avion, Fabien Lespinasse tendit un petit sac en carton. La jeune femme en extirpa un doudou plantigrade, rigoureusement identique à ceux photographiés sur les mises en scène de faux attentats. « Mignon, non ? » Elle contemplait incrédule le nounours. « Je suis désolé pour votre rigueur journalistique, mais j’ai sauté sur l’occasion pour vous approcher ! Vous ne m’en voudrez pas ? » Elle faillit lâcher un mot bien senti, mais finalement se ravisa. Après tout… il avait toujours eu l’air tendre, ce jeune teddy bear.

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06 mars 2010

Défi 96

Les fauves.

J’ai quatre minutes. Même pas la peine de scruter les aiguilles de ma montre. Quatre fois soixante précieuses secondes pour effacer le rouge au ton de fraise écrasée qui déborde. Je fais la moue, je hais mes lèvres renflées, pulpeuses. Elle me donne un petit air déplacé pour un directeur des Ressources Humaines. J’ai quatre minutes, pour encaisser la présentation imminente aux forces vives de la boîte, c’est-à-dire le comité de direction, de ma future ombre professionnelle. Eh oui ! Big One Mégaloman m’a affublée d’un adjoint, jeune, bardé de diplômes et d’un papa éminent. Thierry Stocal…. Il me faut retenir ce nom qui, en temps normal, m’aurait fait éclater de rire. Mais l’idée d’avoir un toutou savant dans mes basques, que ce morveux ait pu, de surcroît, être installé dans mon bureau, avoir une place de parking à côté de la mienne. Et de l’apprendre par mail en même temps que les urgences et les ratés d’hier… j’ai failli avaler mon café de travers. Ça ne passe toujours pas. En gros, avant même qu’il ait mis un pied dans la boîte, la seule chose que nous n’avons pas en double se résume à l’imprimante et Jessica, promue secrétaire partagée, et le salaire ; le mien aligne encore quelques stock options et crans supérieurs côté barème. La prime annuelle, j’espérais désormais qu’ils ne la diviseraient pas en deux.

J'ai réagi dans la minute suivant l’arrivée du mail. J'ai lâché mes chiens, la fidèle Jess, les deux stagiaires qui ne rêvaient que de voir leurs six mois en tant que grouillot de service transformés en sésame à durée indéterminée, pour savoir qui était ce Thierry S. Toujours connaître son ennemi, son ami, son collègue, son amant, son mari, failles, points forts, potentiel, relations. Se fier à l’instinct. Le rapport du trio de limiers m’a été remis, il y a à peine cinq minutes. Et j’ai mal au bide à en crever. Ce petit c… a réussi à transformer la filiale vendéenne percluse d’impayés et de litiges en réussite à deux chiffres en terme de croissance et à liquider sans faillir tout une charrette de bons et loyaux serviteurs. Papa a bien l’expérience anglo-saxonne du tailler à vif dans la chair des masses salariales. Quant à son pedigree, le jeunot frôle la perfection, centrale, master franco-américain, souplesse dans l’exercice des langues. Même le mariage est profilé avec les deux rejetons aux noms de vieille noblesse décomplexée siégeant à deux encablures des Buttes Chaumont. J’en ai des palpitations. Trois minutes pour évacuer la tension. Les abdos serrés à bloc et l’expiration biseautée, je pénètre dans la salle de réunion.

Surprise, j’ai beau regardé à deux fois, pas de Thierry Trucmuche. Ou alors il est devenu brun, avait des lentilles de contact et des talonnettes. L’autre option étant la nécessité rapide d’un contrôle technique chez mon ophtalmo. A l’allure embarrassée de Big One, je comprends illico qu’il y a un bug. Mon ombre à venir est passée à la concurrence. Exit Thierry. Welcome Alexandre.

Je profite d’une diversion avec l’entrée d’un plateau d’expresso et d’une Cyrielle ou Marjorie, juchée sur escarpins griffés pour observer l’animal. En l’absence de cv et  d’investigation, il me faut me rabattre sur des méthodes plus primales, l’observation in vivo, l’attitude du sujet en milieu naturel ou hostile, la bonne vieille méthode expérimentale qui, je l’avoue malgré mes ronflants diplômes en psy me paraît souvent la plus judicieuse. Je note en vrac : bonne diction. Tenue de travail sobre, mais sans excès. Remerciements à la pulpeuse créature préposée au ravitaillement sans ce quart de minute fatal qui transforme le plus doux collaborateur en homme comme les autres, capable d’évaluer une taille de bonnet et des mensurations en trois coups d’œil et qui le range aussitôt dans les « on-travaille-ensemble-depuis-lontemps- ça te dirait…» potentiels quand l’occasion arrosée d’un ou deux verres se présente. Alexandre, sur une invite de big boss, se lève et se présente sans ostentation, commet à la louche trois erreurs qu’il efface d’une excuse désolée et .. sincère.

Bigre, l’adversaire est de taille, je ripe sur sa haute stature décontractée ; d’habitude, il suffit de passer à la moulinette les phrases toutes faites, de déterrer une minuscule ambition mal dissimulée, des habitudes taiseuses qui dépassent. Là, rien. Nothing. Le gaillard affiche des défauts humains, une beauté que quelques aspérités adoucissent, une bouche irrégulière, une mèche rebelle, un anglais audible, mais qui se pare d’un reste scolaire parfait pour rassurer la moitié des cadres autour de la table (ils n’alignent pas plus de trois mots dans la langue de Keats ! ). Un peu de culture, mais point trop faut. Même la gestuelle, sa posture coulent de source ! Il énonce quelques vérités avec la facilité de celui qui les a faites siennes. Pas de faux semblants. Juste une idée qui a été travaillée au corps. Il n’y a rien de pire qu’un collègue qui affiche une opinion que l’on devine n’être là que pour la parade. Au moins, le jeune Alex ne fera pas partie du clan des faux derches qui se reproduisent dans ces locaux aussi vite qu’une tribu de rats parisienne. Ou de cafards ; oui cafards collent mieux à ces pauvres minables.

Diantre, le nouveau venu s’avère soit très fort soit… Mon nom fut prononcé, Jasmine. Je relève la tête, chasse l’envie brûlante de jouer au directeur policé et finalement je fais, comme d’habitude, dans la clarté et la sincérité sans exagération. Du cousu main. Je bute sur un concept, me rattrape avec simplicité. Du coin de l’œil, je remarque qu’il me jauge, de la tête au pied, attentif à chacune de mes paroles.

Nous nous levons tous de concert, les pontes filent dans leurs tanières, pour répandre à tous les étages, leurs impressions sur le petit nouveau. Accompagné de M. Darpuit, l’autre cadre du service, je fais le tour de l’étage, flanquée de ma nouvelle ombre adjointe pour une rapide présentation et le traditionnel repérage des lieux.. Un étrange ballet s’énonce entre la jeune recrue et moi. Nos corps se frôlent, se cherchent et esquivent sans qu’il nous soit loisible d’interférer dans les déplacements. Une sorte d’attraction primitive. Une ou deux fois, le rouge me monte aux joues. Lui bafouille quelques excuses. Il est midi. Jess a quitté les lieux, pause oblige. J’argue d’une course à faire pour ne pas déjeuner avec mes deux collègues. Ce n’est pas très glorieux de laisser Alexandre dans les mains du soporifique Darpuit, mais j’ai besoin de rassembler mes pensées dépareillées et mises à mal par tant d’impromptu.

Je m’arrête au petit bistrot dans l’angle de la rue de la Roquette. Une habitude pour me dévêtir du stress du bureau. Si ce gars-là n’est pas le mec, le plus cynique, le plus rusé, le plus diabolique que j’ai croisé dans cette fosse aux requins, qui est-il ? Je dois me rendre à l’évidence, j’ai peut être affaire à… Je lève mes yeux. Un sourire amusé, « vous êtes vin rouge, n’est-ce pas ? Je me suis permis ». Il est là devant moi, et pose deux verres sur la table. Je fais un vague geste vers la chaise.

Je dois me rendre à l’évidence, j’ai peut-être affaire à mon alter ego…

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16 janvier 2010

Défi 89

Le doigt dans l’œil de l’histoire.

le_doigtAu commencement :

Le doigt de Dieu n’a jamais pu être fiché car, malgré une publicité ininterroompu à travers l’Ancien Testament, les tables de la loi sont restées introuvables jusqu’à ce jour. Cette empreinte digitale fameuse n’a donc pas laissé de trace. D’aucuns ont voulu se faire dieu à la place de Dieu et en ont profité pour mettre à l’index les bouquins qui pressentaient le roussi.

Epoque romaine : pouce

De la difficulté du gladiateur à terre, les yeux plein de poussière, à estimer la positioncommode du pouce impérial. Alors une devinette : vous choisissez quoi, haut ou bas, pour avoir la vie sauve ? Ou murmurerez-vous pouce …

Epoque victorienne : le petit doigt

En l’air. Avec un thé Darjeeling, un nuage de lait accompagné de deux scones. tea_in_art_mary_cassat_afternoon_teaEt vous pourrez dire à votre voisine :   mon petit doigt m’a dit que… Victoria n’est pas avec nous parce qu’elle devait absolument trouver des rideaux pour le petit salon. Il est vrai qu’elle a des doigts de fée. Enfin, il faudrait surtout interroger son jardinier ; il travaille autant à l’intérieur qu’à l’extérieur des communs si mes sources sont bonnes. Entre nous, espérons qu’elle ne s’en mordra pas les doigts.

Epoque révolutionnaire:

La bague au doigt….. Une coutume du fond des âges au contraire de la dinde ou duPèreles_dalton_se_marient Noël. Avec de timides évolutions. La main droite est devenue parfois la main gauche, y on été inscrits des graffitis verso ou des diamants recto, tous deux gages d’éternité. Néanmoins, il a été enfin possible de s’en séparer à la révolution quand les divorces ont eu droit à leur registre. … la corde au cou contre la carmagnole et la guillotine.

Epoque contemporaine :

On le dégaine pour un oui ou pour un non. Il s’élève droit comme un i au détour d’un feu orangé, d’un propos hargneux. Quoi ! Il faut que je vous fasse un dessin. A tout âge, sans le mondre respect, le moindre honneur, il a autorité pour vous insulter: le majeur.

Et en 2010 ? Vous méconnaissez la tendance ! sachez que le combat de pouces est totally hype.

http://burkiblog.blog.canalplus.fr/archive/2010/01/12/la-chronique-du-mardi-12-janvier.html

Résumé : Après s’être décrotté le nez avec l’index et l’oreille avec le petit doigt, Marcel se tourna les pouces. Marcel, c’est pas le genre à boire sa kro avec le petit doigt en l’air non. Croisez les doigts et il vous autorisera peut être à partager le même rade. Vous échangerez quelques brèves de comptoir. Deviendraient potes, unis comme les deux doigts de la main, l’alcool aidant et si vous ne lui mettez pas les cornes. Mais ne vous fourrez pas le doigt dans l’œil, en cas d’embrouille, il ne lèvera pas le petit doigt pour vous. Au contraire, seul le majeur s’élèvera au cas où vous lui demanderiez un petit coup de pouce. Mais si vous levez le coude, avec les autres habitués, vous serez unis comme les cinq doigts de la main et le taulier sortira de derrière le bar un ring de pouces.

ring_pour_combats_de_doigts

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19 décembre 2009

Fred m’avait dit, au fond de la cuisine…

Je n’ai pas allumé la lumière en arrivant. Pourtant il faisait sombre. Si sombre que j’aurais pu croire que la suie avait essuyé tous les murs. Ou la crasse. Au fond de ma poche, il y avait ta lettre, pliée en deux. Je n’avais pas faim. Pas vraiment soif non plus. J’étais crevée. Je n’avais jamais fait le voyage jusqu’à toi qu’en pensée. Les rêves fatiguent moins que le train et le stop. Je suis allée directement au placard que Fred m’avait indiqué au fond de la cuisine. J’ai farfouillé à tâtons et j’ai pris la première bouteille venue. Ca devait être un de ces trucs dégueu aromatisé au citron. Je me suis endormie sur le canapé. Je crois que j’ai entendu le téléphone sonner.

J’ai mis la télé en marche. Mais j’ai coupé le son. Il pleuvait dehors. J’ai fini les deux paquets de chips rances : barbecue et paprika. Je sais pas pourquoi, j’ai pris trois verres d’un alcool blanc et rêche. J’ai mis une pincée de poivre dedans. C’est ce que tu m’avais dit de faire pour améliorer le goût. Sur la boîte, il y avait un drôle de dessin.

J’ai tellement caressé ta lettre qu’elle s’est couverte de fines rides douces. Je pense à ta peau. J’en ai encore le goût en bouche, une saveur d’amande amère qui dure et qui apaise.

Je suis sortie. J’ai appelé de la cabine. Il me restait trois unités mais la voix à mesure que je demandais se faisait épaisse, lente. Au bout d’un moment, il n’y a plus eu qu’un grand silence. Mon front a rencontré la vitre, j’ai senti le sang monter, cogner. Je suis rentrée précipitamment au studio. J’ai cherché une tisane comme celle que l’on me forçait à boire, enfant : racine d’angélique, réglisse et violette. Il paraît que cela calmait mes colères. Je n’ai trouvé qu’un fond de raki. Il m’a brûlé les veines. J’ai eu l’impression que tu étais là.

L’enveloppe avait glissé par terre près de l’entrée. Du canapé, je pouvais voir les lignes irrégulières de mon adresse. On s’est écrit un peu. Je ne pouvais pas te voir. Je ne suis pas ta femme puisque la tienne élève ta fille. On n’a même pas vécu ensemble. Je suis un nom, une nana qu’un jour on a convoquée pour déposition. Je suis ce rien dans ta vie ; on  m’a tendu un café tiède au lieu d’un livre sur lequel j’aurais posé ma main et où j’aurais juré la vérité. J’ai menti et j’ai signé. Pas de parloir donc, juste des cartes postales et des journaux couverts de photos de bagnoles, avec des centaines de kilomètres entre nous deux. L’avocat n’a pas prévenu pour ta sortie ou alors c’est cette salope de secrétaire qui raccrochait trois secondes après que j’aie dit bonjour. C’est toi, un matin dans ma boîte aux lettres, qui m’a tout résumé, l’heure, l’adresse, la ligne de bus. J’ai dessoulé en trois heures. J’ai croqué ce mélange de graines enrobées de sucre que l’on trouve chez Medhi. Il me sert toujours les mêmes bobards celui-là, il me dit que c’est des graines de paradis, des perles de coriandre qui viennent de chez lui, de l’écorce de cassier. Alors qu’il pique ça chez l’indien du coin - Je m’en fiche du moment que ça fasse passer l’haleine de rhum. Pour le stop c’est plus sain - je l’ai remercié tandis que, cadeau de la maison, il m’en remplissait un petit sachet en papier - il n’a pas vu mon signe de la main. J’ai fait mon sac

J’ai relu ta lettre six fois, tu sors demain.

Ca n’aurait pas du se passer comme ça. La porte en métal. Qui s’ouvre. Tu n’es pas là. D’autres si. J’ai froid et je partirai si tu ne respirais pas là, derrière les hauts murs. Il faut que je me retrouve seule pour que j’ose m’adresser à un gardien. Je lui répète ton nom et il m’amène dans une pièce carrée. Je ne sais pas pourquoi il m’offre un verre d’eau. « Soyez forte » me dit-il. Il prononce des mots que je ne veux pas comprendre. Il sort une lettre mais je vois bien que ce n’est pas ton écriture. Il y a une date et des adresses et des noms que je ne connais pas. Il griffonne aussi un n° « Pour l’enterrement, c’est demain, si vous voulez. » Sa phrase se casse juste après le verbe, conduisant directement à une voie sans issue. Je me lève. Il ne tend pas sa main. Je suis dehors. Il pleut, le bus arrive.

En fait, il n’a pas bougé d’un cil derrière son bureau en métal. Peut-être a-t-il maté mes nichons ou mon cul quand je me suis retournée. J’étais encore ce rien. J’étais pour toujours cette femme qui t’aimait mais sur aucun registre. Je suis retournée dans la piaule de Fred. Je n’ai pas allumé la lumière. J’ai fini par trouver sa bouteille de genièvre. Au fond du placard. Il en a toujours une planquée, en souvenir du temps chez son grand-père à Lens. Depuis… Tu m’excuseras, on t’enterre et je ne tiens pas debout. Mais je m’en fous, j’ai pas pu te voir, je sais juste que tu dors dans cette grande caisse en sapin et que je suis toute seule derrière.

Ça pue le sapin. Tu me disais ça en rigolant, le jour on est allé en chercher un pour ta fille, pour Noël. Tu avais raison, c’est vrai, ça pue. J’irais boire un verre pour faire passer l’odeur.

_corce_de_citronCubebeamande_am_re

racine_d_angeliquereglisseracine_d_orris

graines_de_paradisgraines_de_coriandre

_corce_de_cassiergeni_vre

le dernier verre contient quelques degrés et ces ingrédients,

il s'agit de ...

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12 décembre 2009

Sur les murs de guimauve

Murs de guimauve

Où se perdent, mot à mot

Les encres de nos vies

L’immeuble craque. Le vent de décembre vient de l’ouest. Il est glacial.

Un immeuble ou plutôt une maison flanquée de plusieurs étages, fin XIXème. Hier, ancien hôtel de passe, il soupirait alors, le bois à peine ciré des escaliers gémissait sans cesse. De jour et de nuit. A peine quelques mots effleuraient les murs recouverts de papier peint. L’immeuble était jeune, il était vain, inattentif aux murmures qui l’effleuraient

Le vent fait bruisser les branches des platanes qui ceinture le lycée ; il s’enfuit déjà vers la Seine. L’immeuble se tait. Au premier, une main relève la couette légère. Deux fronts se touchent, une berceuse fredonnée transmise du bout des lèvres par une autre, mère, tante, aïeule. La porte se ferme sur la veilleuse assoupie Les murs chuchotent à l’enfant, les mêmes paroles : l’était une tite poule brune….

La maison se penche. « Amorino, Amorino ! ». La jeune fille porte doucement la carte postale à sa joue. Elle croit respirer l’odeur salée de Chiogga. Et Andrea, ses lèvres minces murmurent dans un souvenir fugace : « Amorino, te scrivero tutti le settimane. ». Elle repose la carte postale où sourit un gondolier et attrape une feuille dactylographié, elle a coché une case en haut à gauche. Elle fera de l’italien l’an prochain. C’est décidé.

La maison s’étonne. La porte de la cave 5 est entrouverte. Une lampe électrique balaie les étagères. « La bougresse, la bougresse ! C’est là qu’elle avait caché ma prune ! » Une larme s’écrase sur la terre battue. « Ma bougresse… qui n’est plus là »

La maison retient son souffle. Un cri, un seul « A table. » Galop et chaises qui raclent le plancher. Ce quart de silence juste avant que les mots fusent. La maison suspend son souffle.

La vieille bâtisse a entendu le train de 20h. Elle devine qu’il va rentrer, allumer la lampe, jeter sa mallette sur le clic clac. Il va se diriger près de la fenêtre et s’agenouiller devant elle. Soigneusement essuyer une à une ses feuilles vernissées à peine poussiéreuses. « Petit Schefflera, Mabelle, Ma toutebelle. Tu es splendide. » Il se lèvera et allumera la télé.

La maison dort quand il montera les escaliers, quatre à quatre. Un voyant vert clignotera dans la pénombre. Il enclenchera le répondeur, les murs assombris sursauteront. Une voix de femme tremblante : « Même à Limoges, je t’aime. » « Pour effacer ce message, veuillez appuyer sur le bouton rouge. »

Plus tard, plus un mot ne troublera le vieil immeuble qui s’endormira lentement. Après avoir fixé longtemps un point vert qui bat. Encore.

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03 octobre 2009

En terrain meuble

La ville est déserte. Plein août. La voiture s’engouffre dans l’avenue rectiligne, tracée au cordeau dans d’anciens temps romains. Se faufiler dans les vieilles rues biscornues jusqu’à la placette. Plus de trois ans déjà et je me sens brusquement étrangère à ces façades meurtries par les pluies et quelques siècles d’oubli.

Je ne lui appartiens pas. Je vole de point en point en attendant des exils brefs. Je n’éprouve aucun mal-être comme en ces cités qui vous sont ennemies dès le premier pied posé sur le quai de gare. Ici, je navigue en eaux pâles et ciel brûlant. Les boutiques et des visages me sont familiers. Il y a même ce café où je me plais à m’asseoir. Pas écrire.

J’écoutais au matin sur cette fréquence inhabituelle une vieille émission sur Simenon. Trésor radiophonique poussiéreux qu’une inertie estivale, où s’efface le diktat des audimats et des sirènes consumistes, ravive. Simenon écrivain déménageur ou voyageur. Je peins, une oreille aux aguets jusqu’à ce que la chaleur trace un point de non-retour. Je laisse les mots couler sur moi. Où réside-t-on vraiment quand les phrases et les histoires vous portent et vous bousculent.

C’est plus tard, arpentant le macadam surchauffé, que l’évidence des ces envols si proches les uns des autres m’apparait. Un « n’habite pas vraiment à l’adresse indiquée » scellé sur mes pensées. Se loger entre les lignes. En terrain meuble et sans inconfort.

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13 septembre 2009

Elus pour le Prix spécial du public.

« Comment tu nous trouves ? » lui souffla-t-elle ?

Il caressa la Une glacé du magazine. La photo ne serait en kiosque que demain mais déjà il trouvait que son twin set en cachemire et son collier de topaze et or blanc faisait ressortir l’éclat de ses yeux clairs. Lui n’était pas beau. Elle, sa perfection de top model le rehaussait de toute sa grâce. Surtout, l’alliance de leurs sourires - éclatant pour lui sur sa peau brune, serein pour elle sur sa teint de nacre - était parfaite de naturel. Ils s’assirent tous les deux dans leur petit salon intime. Les dorures fines leurs rappelaient l’ascension qu’ils avaient appelé de leurs vœux depuis toujours. Ils discutèrent de quelques points de détails pour le lendemain. Elle lui conseilla une cravate et glissa un mot sur un ami. Il se promit d’envoyer dès ce soir un mail rapide à une de ses fouines. Ainsi, il serait informé demain à la première heure des manières les plus efficaces pour approcher et harponner cette cible VIP intéressante. Il était tard et il sentit monter la fatigue de leurs déplacements du jour. A un simple signe de tête, elle comprit et se leva avec grâce. Il l’imita. Il caressa sa joue d’un baiser et entendit la porte se refermer silencieusement. Il devait parfaire un discours, se pencher sur un dossier épineux, vérifier que les membres les plus indisciplinés de ses ministres n’aient pas osé une sortie malavisée que la presse, avide de ces failles impétueuses et rémunératrices, publierait dans l’heure.

Il attrapa un autre magazine people et admira la star en première page, accroché à une rousse améliorée avec la précision d’un bistouri. Il avait vu son dernier film sur son téléphone un jour d’ennui et de réunion internationale. Il ne jouait pas mal. Cela lui vaudrait - murmurait-on dans les milieux bien informés - un prix bien mérité. Lui n’en aurait jamais. Pourtant… Chaque fois qu’il voyait son reflet ou celui de son épouse dans les clichés glamour, les apparitions télé et dans le regard de ceux qu’ils croisaient, il savait que tous y croyaient, à cette destinée artistiquement mise en scène. Qu’ils aiment ou qu’ils abhorrent. Il regarda à nouveau la photographie de couverture où s'étalait leur bonheur conjugal. Ils étaient, tous les deux, de sacrés bons acteurs, jouant leur partition avec un naturel confondant, sans dévoiler la moindre once de cet appétit de pouvoir qu’ils partageaient et qu’ils géraient d’une main de fer. Ils avaient été élus grâce à cela, lui par le peuple, elle par le fait du Prince. Seraient-ils à nouveau couronnés en 2012 ? Il sourit. Il en était certain. Ils étaient les meilleurs.

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