27 juin 2008
Des jours sans tain
Il n’y a pas de glace dans la chambre lessivée à la chaux et recouverte par endroits d’un jaune poussin écaillé. L’un des murs est habillé de rangées brinquebalantes de livres et de gravures entassés pêle-mêle. Un lit, une table, chapeautée d’un ordinateur qui fut sans doute jadis d’un dernier cri, et une chaise, ramassés dans une encoignure. Une fenêtre qui s’ouvre accompagnée d’une mélopée grinçante ; vue sur murs et un carré de tuiles bistre et de terrasses tendues de linge humide. Au loin, on devine le ressac d’une plage dominicale et les cris des vendeurs à la sauvette qui se mêlent aux rires d’un jour ensoleillé.
La femme se tient accroupie par terre sur le balcon. Ses pieds sont hâlés, un peu crasseux ; les tongs laissent deviner un vernis orangé qui s’écaille. Elle boit une bière encore fraîche malgré la touffeur de l’été. Avec mesure et dévotion. Ses yeux sont lessivés par les peines passées et l’ennui, d’un bleu ayant presque viré au gris. Un geste inachevé quand elle porte le goulot à ses lèvres craquelées par le vent sec ; l’envahissant tourbillon de sable qui essuie la ville et ses quartiers dès juillet. La bouteille à l’étiquette déteinte garde encore la poussière du bouiboui où elle s’approvisionne. Elle semble vouloir trinquer avec une ombre familière qui s’est invitée, là, sur le béton, où ne subsiste plus qu’un carreau de mosaïque ébréchée et nostalgique.
Son corps mince s’incruste dans les ferrures rougies de la balustrade. Sa main qui traîne a effacé les traces d’une alliance disparue. Si frêle cette silhouette enveloppée d’une robe râpée. Si fragile, accrochée à un perchoir délabré, prête à s’envoler au premier oiseau qui passe comme un Nils Holgersson échevelé et démesurément grandi.
Le soir viendra et la trouvera, roulée en boule autour d’une couverture effrangée, une peluche à peine rose à la main. Le bougainvillier parme se balancera dans le clair de lune majestueux. Effleurant sa joue constellée d’éclat de soleil, son ombre généreuse boira avec douceur la larme amère qui surgit au plus profond de ses rêves. Ultime lien, ultimes regrets.
Au loin, la mer décline un arpège mouvant, grisonnant et apaisant ballet de barreaux intangibles.
02 juin 2008
Une veillée d'armes sur la grande ceinture
Approchez, approchez Ah oui, vous êtes tous là. Asseyez-vous pour écouter le périple de Yalaté. Yalaté… Ecoutez les mots, écoutez l’histoire et instruisez-vous. Yalaté est arrivé d’au-delà des mers, du désert. Il a fait un long voyage. A dos d’âne En taxi A pieds En esquif En bateau En stop En bus En camion En métro Et à nouveau à pied. Yalaté est arrivé dans la grande ceinture de la ville. Ils l’ont accueilli, cousins, frères, neveux. Ils lui on trouvé un travail et lui ont dit : « Il faut que tu sois prudent. Ici les hommes sont des loups, avec des matraques. Ils sentent que tu n’es pas des leurs et tu retournes illico au pays. » Alors… Yalaté s’est fait tout petit, Petit comme une souris. Il retenait son souffle Quand un inconnu passait trop près. Où quand un œil mauvais Traînait au coin d’une rue. Un jour, Yalaté avait faim. Et la faim est comme une hyène Qui crie et qui hurle sans jamais s’arrêter. Alors il a fait sonner les pièces dans sa poche Est rentré dans un supermarché. Il a marché le long des rayons éclairés de néons et de couleurs. Ensorcelé, Etonné Abasourdi Emerveillé Ebloui Estomaqué Envoûté soudain par la vision des dizaines et des centaines Et des milliers de fromages. A l’infini. Imprudent aussi. Un homme immense au costume sombre s’est approché et …. Yalaté s’est envolé au-delà des tours de béton, après les menottes, et les cellules sales. Après les zones de transit sans fenêtres et sans horizon. Il a fait un long voyage. En avion à travers l’Afrique. Il a soupiré, en apercevant au loin, Derrière le vieux baobab, Son village. Yalaté a alors murmuré : « A cause d’un fromage, me voilà revenu à mon village du bout du monde. » Il a fermé les yeux en serrant son vieux sac. Yalaté savait qu’il retournerait, Dans cette ville de maisons aveugles où il fait bon manger. Ecoutez, écoutez l’histoire de Yalaté, Faîtes la passer, transiter, vivre Pour ne jamais vous faire faucher par le vautour d’ivoire Aux ailes d’acier.
27 mai 2008
Game-over - Extrait des chroniques de Jéthréva
À Je soupèse le morceau de roche. Il ne pèse pas lourd, à dire vrai il est léger comme une plume. Je sens qu’il se loge placidement dans ma main, tel un objet familier. brusquement, je ressens une brûlure acide et je vois, inscrites dans la chair de ma paume, des runes. Des runes, nous ne les utilisons plus par ici. Ou de loin. Elles ont un parfum de souffre, des relents des Terres d’Outre Tombe. Un bref regard me permet de les mémoriser avant qu’elles ne s’effacent et que l’étrange lumière rosâtre qui éclaire le quartz ne s’estompe. Je consulte le ciel. Les calendes d'Automne sont dangereuses car elles recèlent des orages démesurés. Il ne fait pas bon se retrouver isolé sur nos terres dénudées. Mais rien, aucun présage ne trouble le ciel opalescent, les oiseaux se croisent harmonieusement, les heures sont à l'accalmie. J’ai le temps d’aller voir notre Chaman, Axtarcis. Lui saura me conseiller. {…}
À Elle est immense, cette porte-gardienne, toute en sculptures et en pierres incrustées. Elle sépare nos tribus de la Mer d’Irkoun des autres peuplades. Elle nous protège des mauvais sorts qui sont légions part de là la barrière protectrice que nos chamans renouvellent à chaque lune brune, maintenant une fragile cohésion entre tribus. Les miens m’avaient laissée à l’orée du bois sacré. J’ai lu dans leur regard la peur et l’incompréhension. Seule Mère m’a murmuré : « Tu es née là-bas, tu avais été éduquée pour être une des leurs. C’est l’appel du sang. Sache que tu peux refuser. » Pourtant tout dans son attitude niait ses paroles. Elle savait que telle était ma destinée et qu’il fallait l’éprouver par moi-même. Etait venue le temps du choix, soit rester à l’abri parmi eux, soit accepter le danger ; Et je sentais mon sang bouillonner. Il me fallait partir, ici, les champs me étaient devenus trop étroits, l’horizon était trop mince. Même la mer m’emprisonnait des ses vagues uniformes et grises. Axtarcis me glissa un ocarin, je le serrai précieusement. Je connaissais le prix d’un tel cadeau, le lien qui m’était offert malgré mon départ. Il me suffirait d’en jouer une mélodie pour avoir accès aux savoirs ancestraux qui reposaient à l’abri dans nos bâtons d’Oxhim. Je leur offris un dernier sourire en demi-teinte, sachant que rien ne pourrait apaiser leurs esprits que mon retour parmi eux et je franchis l’épaisse barrière végétale. Elle m’avala en un instant.
Je me sentais minuscule et je sentis une peur panique m’envahir puis disparaître. Je respirais lentement jusqu’à ce que mon âme retrouve sa sérénité. Je m’avançais lentement vers les deux battants majestueux. Je sortis le fragment de roche et le mis dans ma peau. Les yeux clos, je le tins serré et sentis les runes à nouveau irradier ma chair. Soudain, j’entendis un chant de sirènes et une vision s’imprima dans mon esprit : prophétie ? Avertissement ? J’entendis les gonds s’ouvrir et la porte craquer. J’avançais lentement sans un regard en arrière.{…}
À Je note soigneusement le jour qui passe. Une croix de plus dans mon journal. Bientôt trois semaines que j’erre dans les terres d’Outre Tombe. Je déplie le plan que j’ai tracé et celui que notre tribu avait emmené avec elle lors des guerres de séparation. Le monde que je découvre est dévasté et vide et semble correspondre aux anciennes données. J’ai bien rencontré quelques âmes errantes, mais il ne s’agit que de pauvres hères. Ils savent à peine parler et pour certains je jurerais même que dans le fond de leur regard halluciné, nul âme ne repose plus. Il me fallait trouver une tribu, une tribu de guerriers, de chasseurs que sais-je, qui pourraient m’indiquer où se trouvait le temple que le chant des sirènes a modelé dans mes pensées. Seule dans la nuit, sur le qui vive, il m’est difficile de me reposer, mon sommeil étant troublé par la moindre alerte ; la contrée est aride et hostile mais j’ai réussi à découvrir comment me sustenter. Je reprends mon cahier et essaie de reproduire le plus fidèlement possible le temple, celui que j’avais aperçu brièvement en pensée devant la porte gardienne et surtout es signes qui en ornaient le frontispice. {…}
À Je les regarde s’engouffrer dans la yourte de peau. Le conseil de la meute se réunit pour décider s’ils acceptent ma présence. Je serai sans doute mise à l’épreuve et épiée pendant un certain temps. Je me tiens à l’écart, les observant à la dérobée. Les représentants de cette caste de chasseurs semblent assez jeunes, les hommes sont encore en bonne états et les femmes, peu nombreuses, de redoutables combattantes. Leur entraînements si il n’utilisait ni magie ni techniques avancées était néanmoins efficace, se basant plus sur la force et la rapidité, que sur la stratégie et la réflexion. Péché de jeunesse. Je n’en admirais pas moins les courbes avantageuses de la gent masculine. Ils n’étaient pas trop abimés encore par la dure vie ici-bas et le fait de ne pas travailler aux champs rendaient leurs mains douces comme la soie. J’en avais frissonné en serrant la main d’un des jeunes guerriers. Trêve de plaisanterie, j’étais là pour un but précis, le temple. Eux sauraient, si je me montrais maligne, me donner les informations pour y parvenir.
Je m’étais assoupie sous l’ombre apaisante d’un chêne-totem quand on vint me chercher. Je ne sus que plus tard que jeune et fougueux comme je le surnommerais un jour serait un des rares camarades sur lequel je pourrais compter. Il m’indiqua l’endroit où je pourrais dormir, me laver, les règles de bases de leur communauté. J’acquiesçai, le regard sur mes mocassins. La vie m’avait appris à paraître modeste et à réfréner mon caractère ardent. Bon, je mens en disant cela, j’essaie de m’amender même si mon naturel revient très vite au grand galop.
Le soir, je pus m’asseoir près du feu. Sous les lumières dansantes, je me sentis bien, au milieu de cette troupe d’inconnus peu diserts. Même dans les Terres d’Outre-Tombe, il fait bon ressentir, aussi, cette convivialité primitive qui ne naît qu’autour d’un brasier. Même frustre. Au sein de ce cercle un tant soit peu chaleureux, je sentais que les ombres frôlaient mon âme, ces masses mouvantes qui s’agglutinaient autour de nous, maléfiques à n’en pas doute mais trop faible pour rompre les liens qui unissaient cette masse d’hommes réunis de leur plein gré. Je les avais déjà rencontrés mais mes pouvoirs de descendante de chamane me protégeaient. {…}
À Des jours et des jours sans rien accomplir, j’effleurais le quartz des sirènes comme je l’avais surnommé. Il était devenu froid et dur et à son contact, j’avais peur de perdre la raison de ma quête. Je m’étais assez rapidement intégrée au groupe. En apparence tout du moins. Il y avait bien quelques frictions qu’un peu de jugeote et une touche de magie apaisaient sans peine. Bien sûr les récits de la Région, les antiques Sagas enrichissaient mes connaissances. Je réfrénais mes questions, la défiance demeurant le ciment de nos relations ; Mais j’avais toujours du mal à me laisser domptée par le temps. J’avais bien consulté l’ocarin. Sous mes doigts j’avais senti le sable délicat des plages d’Irkoun couler délicatement. Il me fallait prendre mon mal en patience.
Et puis, une frénésie s’empara de touts. Le temps des grandes campagnes étaient revenue. Il nous fallait d’abord nous équiper. Puis ensuite, il fallait aller vers l’Orient qui recélait les peuplades les plus noires sur cette planète ainsi que les plus grandes richesses. Lentement notre caravane s’ébranla. D’abord, il nous fallait remiser le superflu dans un entrepôt. Pour aller dans les lieux de ténèbres, mieux valait voyager léger et se préparer soigneusement.
Et un matin, nous atteignîmes la mégalopole. A la vue de cette immense cité, où pas un seul brin de verdure ne venait éclairer les murs gris et les façades de verre, je fus pris d’une terreur sans nom. La multitude d’émotions qui me traversèrent réduisit en miettes mes protections et je me sentis faire corps avec la tribu des chasseurs, portée par une fraternité inconnue. Dans ma paume, le cristal se fit encore plus glacial. {…}
À Depuis des semaines nous nous enfoncions dans terres spongieuses de l’Est. L’air était fétide. Un vent glacial mugissait en tourbillonnant autour de nous. J’étais transie ; malgré mes vêtements de laine, l’humidité imprégnait chacune des fibres qui me recouvraient. A peine un vague rayon de soleil transperçait les brumes qui s’échappaient des marais. Un silence écrasant s’était abattu sur les esprits. Heureusement le soir, Jeune et Fougueux me narrait les péripéties qui avaient peuplé sa courte vie. Je buvais ses paroles et lui redemandait qu’il me parle encore et encore de Eldordoulina, la ville double, avec ceux d’en –bas qui se contentaient de la terre ferme et ceux d’en haut qui vivaient sur un océan de toit venu d’un autre âge. Là, se mêlaient toutes les cultures, le savoir millénaire et les nuits à mirer la lune au son d’une antique harpe celtique. Il me fredonnait les notes d’une mélodie qui sonnait à mes oreilles comme un lointain souvenir :
Babel, nous te reconstruirons,
D’été en hiver, d’âge en âge,
Cité des hommes sages
Creusets des déraisons
Chaque pierre, chaque toit
Un peu plus loin nos frontières
Un peu plus proches de la lumière.
Je riais aux éclats car sa voix rauque écorchait chaque parole mais derrière cette ritournelle sans âge, je trouvais ce goût de liberté qui me manquait et je savais que la roche claire rosissait au fond de mon escarcelle. {…}
Il m’est de plus en plus difficile d’écrire. Nous sommes rentrés depuis quelques jours dans le souterrain qui mène à la chambre des Kaas, le lieu des possibles mais les ombres se font pressantes et d’étranges mercenaires dont l’âme vile est peinte sur le visage ne cessent de nous harceler. Certains sont blessés et le moral est au plus bas. Je crains pour mes compagnons les plus chers. J’ai hâte que l’instant où nous atteindrons la salle du Sésame ou le miroir nous révèlera le chemin arrive. {…}
Il s’est passé quelque chose d’étrange face au miroir du Sésame. Au moment où je posais mes yeux sur la surface polie, mon cœur s’est serré et j’ai cru mourir. Je dois avouer que je n’en pouvais plus, mes forces m’abandonnent lentement. Ce ne sont pas les blessures des combats qui sont en cause mais cette magie noire, toxique, qui règne ici-bas et qui s’infiltre dans les esprits. Les sorciers sombres qui nous attaquent semblent s’en prendre à nos potentiels de vie ainsi qu’à nos esprits. Je pressens que certains sont en passe de franchir la frontière et de succomber au mal. En tout cas séparée de mes camarades, après l’épisode du Sésame, il m’a semblé que tout mon être formulait un choix, désignait un possible et soudain me voilà au milieu d’une clairière recouverte d’un épais tapis de verdure. Réalité ou illusion. Qu’importe mon âme est épuisée, usée par les combats et le goût de bile dans ma bouche me rappelle le reflet de l’or que j’ai cru voir briller dans le regard de mes compagnons disparus. Pourvu, pourvu qu’ils n’aient pas choisi les baals et leurs chimères périssables. {…}
À Fut-ce un songe ? je crois que je n’en saurais jamais rien. J’ai marché longtemps, très longtemps et, à mesure que je marchais, ma fatigue s’envolait. Et puis le temple, identique à celui que j’avais dessiné de mémoire. Au milieu d’une jungle d’herbes folles, des monceaux de pierres et des colonnes comme je n’en avais jamais vues. Minces et diaphanes comme l’albâtre. Pas un bruit ne troublait cet endroit. Je n’osais saisir le cristal, mon cœur battait la chamade et soudain des esprits m’entourèrent, mes membres commencèrent à trembler. Eveillée ou cauchemardant, je luttais contre ces fantômes qui semblaient vouloir m’entraîner. Je sortis ma fine lame d’acier bleuté Elle semblait de plomb. Un sursaut de conscience. Le souffle me manqua, mes yeux s’écarquillèrent, le succubes possédaient les traits de mon visage. Je concentrais en moi tout ce qui me restait de source de vie et…
J’étais allongée par terre. La roche des sirènes avait roulé à mes pieds. Mes vêtements étaient déchirés et portaient des traces de lutte sauvage. Ma bouche me faisait mal, je sentais mes lèvres qui avaient doublé et le sang séché couvrait mon visage. Je ne devais pas être belle à voir. Je m’assis tant bien que mal et fit rouler la pierre ; Je sentis à nouveau le chant monter en moi et une voix ; une voix si désincarnée que j’aurais presque douté qu’elle ait jamais résonné à mes oreilles. Sur le temple je vis les paroles des anciens s’inscrire dans une langue qui m’était inconnu mais qui pour un instant était mienne : connais-toi toi-même et tu connaîtras les dieux. Au passage j’oubliais à moitié le bout de phrase à côté : de la mesure en toute chose. Je sus alors que j’étais arrivée à l’Omphalos, au nombril du monde. Ainsi cette vieille légende s’avérait véridique. J’avais trouvé la quête à entreprendre, un chemin intérieur, mystique…
J’aurais aimé pleurer et tout laisser, ne pas avoir à ébranler tous les certitudes qui soutenaient mon existence. Mais n’était-ce pas une illusion ? Faisais-je vraiment corps avec ce que l’on nomme les Hommes, ceux qui se tiennent debout ? Je sus alors que je n’étais plus juste Jéthréva, une combattante comme tant d’autres, mon aura était désormais celle d’une progedientes. Je serrai la pierre contre ma joue et des larmes chaudes roulèrent le long de mes joues. Je savais que le repos de mon âme s’arracherait dès lors à ma chair. {…}
À Je ne sais même pas comment j’avais pu les laisser. En retrouvant les entrailles du mal, les souterrains de la chambre des kaas, je pus mesurer la folie qui s’était emparé des chefs de la tribu. Et je vis que j’étais seule. Les autres étaient terrés dans un les recoins sombres ou simplement ailleurs. Il me fallait partir et je vis à la fièvre bilieuse qui injectait le regard de certains : ils ne désiraient qu’une chose, arracher mon âme. Le combat fut rude et me laissa exsangue et je ne dus qu’à toutes les ruses et à la sagesse que me promulguait l’ocarin de sortir saine et sauve de cet enfer. Je me rappelais simplement le regard voilé d’Elru au moment où je m’élançais vers la voie de la liberté. Il me fallait fuir et avancer. Je savais que Jeune et Fougueux s’en tirerait. Il n’y avait pas d’autre alternative qui s’offrait à moi. Fuir et me mettre à l’abri. {…}
À Il me fallut des semaines avant de trouver la porte gardienne ; je n’étais plus qu’une petite chose, une loque humaine. Je tombais dans les bras d’Axtarcis dès que je parvins au village. Je n’appris que par la suite qu’il me fallut quelques lunaisons pour me remettre.
Il me fallut plus de temps encore pour comprendre qu’il me fallait quitter les miens. Ainsi, un jour d’automne, presque similaire, je me retrouvai à nouveau devant le bosquet sacré. Je savais que leurs visages étaient creusés par l’inquiétude et la peine que je leur causais à nouveau. Un vieux plan que Jeune et fougueux m’avait donné, un plan qui me permettrait d’atteindre la ville sur les toits. Un plan pour deviner ce qui se cachait derrière la phrase que l’Omphalos avait glissé dans mon esprit. Le chant des sirènes résonnait, toujours et encore… Il fallait partir. Eldordoulina…
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06 mai 2008
Pavés glissants
« L’amour donnant un avant goût de l’éternité, on est tenté de croire que l’amour véritable est éternel […] Nous nous accrochons à l’espoir de l’amour éternel en niant sa validité éphémère. C’est moins douloureux de se dire « je suis superficiel », « elle est égocentrique », « nous n’arrivons pas à communiquer », « c’était purement physique », que d’accepter le simple fait que l’amour est une sensation passagère, pour des raisons qui échappent à notre contrôle et notre personnalité. Mais ce ne sont pas nos propres rationalisations qui pourront nous rassurer. Il n’est pas d’argument qui puisse combler le vide d’un sentiment défunt – celui-ci nous rappelant le vide ultime, notre inconstance dernière. Nous sommes infidèles à la vie-même. » Eloge des femmes mûres - Stephen Vizinczey.
Elle marche à pas comptés. Ombre mouvante parmi les silhouettes sombres de la nuit. Son cœur bat à se rompre. Son escarpin glisse sur l’arête droite. Elle se ressaisit et reprend son tempo de passante sage. La lumière fait briller les pierres polies d’un éclat anthracite. Une lune pleine trace devant elle un sentier de lumière ivoire. Ou bien rêve-t-elle d’un chemin tout tracé?
Quelques gouttes s’attardent sur son pardessus. Elle sourit. La répétition s’est bien passée. Elle a senti que l’appréhension qui secouait la petite troupe s’estompait au fur et à mesure que la date fatidique approchait. Son rôle est bien petit, celui d’une soubrette, mais il a le mérite de lui offrir quelques répliques comiques. Jusqu’à maintenant, son physique passe-partout l’a toujours confinée aux aléas des doublures et aussi un excès de figuration. Ce qui a fait dire à son époux et à ses filles qu’elle perdait son temps avec ses cours de théâtre. Un caprice de femme qui s’ennuie. Comment leur avouer qu’elle leur préférait ces longs trajets en tram nocturne et cette heure passée avec des inconnus qui pourtant ne faisaient pas grand cas de qui elle était. Elle sourit, elle aurait été bien bête de penser qu’elle avait un quelconque don. Mais elle s’amusait, elle s’évadait. Quelques heures sans repas à préparer. Partir des Etablissement Borduckle et prendre la direction opposée. Se perdre dans le silence des passagers inconnus. Avaler le même sandwich, à la même table dans le même café chaque mercredi. Se lever et fermer la porte en lançant un timide bonsoir au tenancier revêche. Rejoindre le Théâtre de Poche.
Elle ne se bouscule pas, l’arrêt de tram n’est pas loin et elle aime à étirer la durée du trajet de retour. Dernier essai de salut devant les projecteurs éblouissant. Un visage ridé et souriant devant les strapontins et les sièges vides. Roger, oui c’est bien son nom, s’est penché vers elle et lui a dit « J’aime bien mon personnage, il est amoureux et c’est ce qu’il y a de plus merveilleux dans la vie… » Elle a trouvé touchant qu’un homme lui glisse ses quelques mots, Roger, un homme particulier, poètes à ses heures et vraisemblablement un commercial de choc. D’ordinaire, il semblait plus intéressé par la joliesse d’Amélie. Ensuite, les appentis comédiens, dans un bel ensemble, ont salué une dernière fois. Encore un rendez-vous samedi après-midi, une balance et dimanche 14h, ils vivront la Première, baptême des planches. Trac sans doute. Crise de nerfs escomptés et ongles rongés jusqu’au sang. Et excitations, qui sait, si ils jouent bien... Ils se sont changés dans leurs loges minuscules et surchauffées. Quelques mots échangés et tous sont partis. Sauf elle. Elle les a observés s’engouffrer dans leurs voitures ou rejoindre à vive allure leurs foyers accueillants. Elle aime la neutralité bienveillante qui règne dans leur petit groupe. Quelques rires, quelques propos échangés ce soir. Des instants délicats qu’elle savoure, bouleversée par leur existence.
Elle vient de laisser filer le tram. Pas le courage de rentrer. Pas maintenant. Elle a encore envie de se gorger du silence des rues désertes et luisantes. Elle s’adosse à la paroi vitrée, sale de traces de doigts anonymes et de graffitis au cutter. « Amoureuse ». Sans aucun doute elle l’est. Elle répète les mots de son partenaire : « J’aime bien mon personnage, il est amoureux et c’est ce qu’il y a de plus merveilleux dans la vie… » Elle n’avait jamais osé dire à voix haute ce que son cœur ressentait tout bas. Elle se sait ridicule avec ses interdits, ses frayeurs irraisonnées. Elle tait depuis si longtemps cet appel si impérieux, cette soif de vivre. Elle l’a si adroitement ensevelie sous un rituel qui ne se relâche jamais. Elle sourit. C’est merveilleux de retrouver ce goût de vivre, de pouvoir ressentir à plein cet appétit d’être, indifférent aux lendemains. Se poser dans cet instant si bref où une harmonie profonde imprègne chaque particule de ce qui l‘entoure. C’est merveilleux… Elle peut toujours feindre que ce sont des palpitations cardiaques, qu’à son âge, cela n’arrive plus. Après tout n’est-ce pas ridicule, d’avoir les joues qui rosissent pour un regard. De penser à ses lèvres pleines au beau milieu du repas dominical. Heureusement, elle est, à leurs yeux, si transparente, qu’à moins d’oublier un plat, personne ne lui prête plus attention. N’empêche, elle a quand même réussi à cuire un gâteau sans œufs et sans levure. Elle en rit encore ! Et l’a discrètement jeté dans le vide-ordures et remplacé par une crème express achetée en vitesse à l’épicier du coin. Elle soupèse chaque minute, découvrant les teintes joyeuses, satinées, qui illumine un rien, un détail, une babiole. Même son ennuyant travail de paperasserie devient plus amusant. Elle se surprend à gambader, elle ne marche plus, elle fredonne, alerte, dans les couloirs. Elle redevient coquette, n’oubliant pas un soupçon de poudre de riz, le coup de brosse pour discipliner ses cheveux. Quelques grognements matinaux n’arrivent même pas à la faire quitter la salle de bains.
Sous l’abri de bus, un vieillard l’a rejointe. Poliment, elle meuble la solitude du vieil homme par quelques réponses oiseuses. Le temps oui, ces saisons désarticulées. Le tram arrive. Elle soupire d’aise en le laissant à une place de devant, tandis qu’elle se réfugie, honteuse de son égoïsme, dans un coin du compartiment, tout au fond. Elle sait qu’elle va passer devant ce petit square où ils ont partagé le même banc. Elle grignotait un sandwich. Il est arrivé, petit, brun et bien habillé avec son journal. Il lui a adressé quelques mots, un sourire. Le soleil dorait le sable blanc de l’aire de jeux ; le surlendemain, ils se sont revus. Un autre jour, pas un autre. Ils ont tranquillement suivi la chaîne qui leur ouvrait la voie. Il l’a invitée à déjeuner dans un petit restaurant un midi. Au moment de partir, elle lui a saisi la main et trop vite l’a laissé choir, effrayée de son audace. N’empêche, le grain de sa peau était tel qu’elle le devinait, soyeux. Elle lui a ramené un livre qui pouvait l’intéresser. La dernière fois, elle pourrait jurer, qu’au moment de se dire au revoir, il a effleuré d’un baiser la commissure de ses lèvres. Sans doute avec plus d’expérience, elle décrypterait sans faillir les signes et avancerait ses pions avec détermination. Mais elle débute, elle hésite, elle tergiverse.
Elle repense à l’homme et ses propos sur le sentiment amoureux. A son regard débordant de joie, au sien qu’elle sait au diapason. Elle a l’impression d’avoir marché longtemps à côté de sa vie. Un peu indifférente, affairée sans raison. Remplissant chaque interstice de vide en ratant une liste sans fin. Bourdonnement rassurant qui endort cette angoisse sourde qu’elle sait présente. Elle s’emporterait presque contre cette femme pragmatique, incapable de déplacer d’un iota les bords calendaires et rassurants de sa vie. Une femme incapable de vibre à un happy end. Oh bien sûr cette femme n’était pas un robot, plutôt insipide, à dire vrai, douce, tranquille, « relyable ». Sans contour et sans émotions. Insipide. Elle pourrait presque la détester. Seulement, elle est amoureuse et sa vie d’hier a disparu. Ce supplément de vie qui coule dans son sang bat comme une promesse nouvelle, vivifiante. Elle se sait, autre, éclatante de promesses.
Après tout, qu’importe, qu’importe demain. Peut-être cet amour est déjà à son apogée. Mais là, elle se sent si vivante, enfin. Amoureuse, silencieusement désirée. Elle peut chérir leurs rires, cette complicité naissante. Si demain tout s’efface, elle devine, elle apprend qu’elle pourra réécrire l’histoire, la faire sienne. Et sans se tromper, elle pressent qu’il y aura d’autres noms sur l’ardoise, d’autres regards qui se frôlent.
La maison est silencieuse, elle se glisse dans les draps froissés. L’homme à ses côtés bouge un peu, reprend sa respiration régulière. Elle remonte la couette jusqu’à son visage, une larme qu’elle essuie furtivement, un pincement au cœur. Le sommeil s’empare lentement d’elle. Qui sait si, cette nuit, elle ne sentira pas la frôler ce regard tendre et attentionné de l’autre côté de la ville…
04 avril 2008
un texte oublié dans un tiroir
Juillet-décembre 2002
Les notes creuses
Putain, dans le mille, j’étais en pleine traversée du désert. Le studio d’enregistrement, installé au sous-sol, s’était transformé en une cage où je tournais en rond. Je me levais à cinq heures. Je travaillais d’arrache pieds. J’avais griffonné des centaines de notes, des dièses et des soupirs. En vain. L’inspiration, cette infidèle, m’avait quitté.
Depuis des semaines, j’étais incapable de composer une vulgaire chansonnette. Pas la moindre phrase musicale ne filtrait de mes doigts. D’ordinaire, j’entremêlai les notes de la gamme, je polissais les aigus avec bonheur. Aujourd’hui, ce que mes cordes m’offraient n’était qu’un inextricable nœud de sons. Ma guitare, mon amie, avait une voix de fausset. Avec Jo et le Ch’ti, nous avions bien tenté quelque chose. Des accords de guitare façon tzigane, mes rythmes chéris des Antilles, un soupçon de flûte ou de contrebasse jazzy. C’était perdu d’avance
Ce passage à vide m’avait mis dans un tel état de nerfs que mes deux potes avaient pris la tangente sans crier gare. Quant à ma compagne et les enfants, je les avais mis, à leur grand soulagement, dans un train qui les mènerait aux rives dorées de la Méditerranée. Depuis ce lundi où tous m’avaient lâché, la situation s’était détériorée. J’avais débranché mon téléphone car l’empressement mercantile de ma société de production me jetait dans des colères noires. Etre un artiste renommé a ses avantages et de sacrés inconvénients. Je coupais donc le seul lien qui me reliait au monde. Pan sur l’ombilic, rapport au monde réduit à zéro. Dans ce néant, j’espérais voir jaillir l’étincelle qui incendierait ma musique.
Quatre jours avaient passé et la descente aux enfers continuait, inexorable. Je me nourrissais exclusivement de programmes télé nocturnes, de biscuits apéritifs et de malt whisky. Ca vous étonnera mais le syndrome de la page blanche survit aux meilleures bitures. Et les notes creuses, on vous en a déjà parlé ? Elles sont toutes rondes et résonnent, tintinnabulant dans un vide angoissant. Elles se bousculent sans queue ni tête dans les oreilles et aspirent tout désir. Il me fallait un miracle… Devais-je brûler un cierge avec ma foi de mécréant ? En attendant un sursaut religieux, je partis saluer le frigo, pour accompagner le fond de ma dernière bouteille. Malheureusement, il s’avéra aussi creux que mes mélodies. Ravitaillement en vue. Aller voir si le monde existe et respirer une bouffée d’oxygène parisien. Je me garais n’importe où et m’enfonçais dans la masse compacte des acheteurs du vendredi.
J’étais en train d’entasser les cartons remplis à ras bord de bouteilles et de boîtes de conserve quand je les vis. Lui, je ne pouvais pas le rater : ratatiné dans sa poussette, un chapeau de feutrine arborant une plume de pigeon, un mouflet haut comme trois pommes. Le plus drôle était la paire de lunettes rondes qui essayait tant bien que mal de rester juchée sur son bout de nez. Je levais les yeux. Et un contretemps côté rythme cardiaque. Les femmes me font toujours cet effet. Celle qui s’offrait à mes yeux n’était ni belle ni laide. Pas mal carrossée, ça oui. Ses longs cheveux étaient ramassés dans un petit foulard grenat. Une robe, comme on en voit tant, épousait son corps d’une caresse légère. Je donnerai ma prochaine vie pour être un de ces bout de chiffons de rayonne une heure ou deux.
Elle marchait tranquille, sans me voir, les yeux noyés dans ses pensées. J’ai vu bien des femmes mais rien n’est plus captivant que lorsqu’elles ne sentent pas regardée. Leur visage est autre. Celle-ci, son pas était doux, ses hanches murmuraient une mélodie suave. Elle était seule en son royaume, attentive à un monde que je ne pourrais jamais percevoir. Saisir cette part en elles si opaque à nos yeux de mâles. Enlacer ce mirage, palper l’écho de cet autre versant d’elles.
Un rayon de soleil l’aveugle. Elle me voit. L’aube d’un sourire effleure mon cœur glacé. Sur ces lèvres naissent les serments sans parjure. Je m’esquive pour les laisser passer. Frôler sa présence. Elle ne se retourne pas ; elle ne m’a pas reconnu.
Mon cœur, calme-toi. Est-elle la clef ? Je croyais dur comme fer être retourné aux sources vives de l’inspiration. Comme Harpagon sa cassette, j’agrippais l’aimable vision de peur qu’elle ne s’envole. De retour au studio, je me précipitai vers ma vieille guitare. Au bout d’une heure je m’arrêtais. J’avalai d’un trait le reste de la bouteille de whisky et j’allais dormir. Chasser ce vide angoissant qui ne m’avait pas quitté. Comment s’appelle donc la muse de la musique ? Euterpe ; elle méritait bien son nom, la s… Comateux, j’allai m’effondrer dans des draps qui sentaient le tabac froid.
Au petit matin, elle revint, presque timide. Elle s’enhardit et esquissa un geste, une moue divine. J’oubliais tout, mon mal de crâne, ma bouche pâteuse. Un rêve, nul doute, avait chassé mon désenchantement. Dans la pagaille ambiante, les notes se déliaient et se mêlaient, limpides et évidentes.
Fanes de Carottes - une consigne
Bus 145 bis
"De qui d'autre serait-elle amoureuse ?" Je sursaute ! Espèce de triple idiote. Ce n’est pas de moi dont ils parlent, je ne les ai jamais vus. Bien fait ! Ça m’apprendra à tourner en rond dans notre appart au lieu de partir à l’heure. Maintenant, je me tape le bus bondé des heures de pointe banlieusardes. Et ces deux-là, je peux parier que ce sont des collègues de bureau qui décortiquent leurs problèmes relationnels. Et dans la foulée, ceux des autres… Ils ne peuvent pas se taire ? J’ai déjà les mollets bloqués par leurs attachés-cases. Non ! J’ai failli hurler. On ne veut plus personne dans ce bus. Sinon je vais tellement être accolée au duo infernal que ma posture va passer pour de l’agression sexuelle sauvage. Allez ! Détendez-vous, souriez les gars ! Offrez-vous un MP3 et branchez-vous sur votre moi intérieur plutôt que de gloser. Au fait, où est le mien ? C’est vrai, mon fils me l’a cassé la semaine dernière.
Je ne peux pas le croire, on dirait vraiment qu’ils sont au courant de ma vie, ma parole ! "Tout ça va finir par te rendre fou, David." Comment connaissent-ils le nom de mon mari ? T’es vraiment une grande nerveuse, ma pauvre fille. C’est une coïncidence. A ce propos, c’est justement ce matin, en voyant sa drôle de tête... Et s’il avait tout découvert ? Mais non… le grand dadais avait mal à l’âme. Taisez-vous là, tous les deux ! Je ne vais pas le quitter. Non. C’est catégorique. J’ai juste eu une petite dispute avec lui, rien de grave… Tiens, les lunettes de droite s’échauffent "C'est vrai, j'existe, tout de même. On ne parle jamais de moi." Il a exactement dit cela, mon sale égoïste de mari. Mot pour mot. Quand je pense qu’il faut lui répéter dix fois par jour qu’il est beau. Le plaindre parce qu’il travaille jusqu’à pas d’heure. Et il me faut lui passer son indolence parce que soi-disant il n’a plus la tête à s’occuper des contingences matérielles. Typique mauvaise foi masculine. Et qui fait tout, qui trime, qui se fait suer ? C’est moi, c’est Julie. Qui bosse aussi. Autant que toi. En silence. Tu n’avais pas remarqué ?
« Si elle a un amant ? » Bien sûr qu’elle a rajouté un peu de crème à son ordinaire, la petite Juju. Je vais me gêner ! Pas question de vous laisser ce privilège ancestral. Qu’est-ce qu’ils croient ces imbéciles ! Que l’on va la jouer Saintes et Immaculées comme nos aïeules ? C’est fini, F I N I. il y a eu 68, la pilule… Tiens, tu remets ça, sur le tapis. Eh bien oui, j’ai un amant et je suis amoureuse. Il est mignon, il est jeune. Quinze ans de différence, ça vous en bouche un coin, les machos. Oh le regard que vous échangez ! Comment peut-il ? Lui, des abdos de magazine, des hanches de dieu grec et une pincée de rides, égarées au coin de ses paupières. Juste ce qu’il faut. C’est un fait, elle, elle n’est plus toute jeune. Son corps accuse le coup. Eh bien, il n’est pas bête, c’est tout. Il ne bave pas sur les croupes callipyges des top-modèles. Avec ses boucles d’ange et ses yeux à faire fondre la banquise encore plus efficacement que le trou de la couche d’ozone, il en a avalé des déconvenues. Exactement. « Toutes des s… » Même moi. Malgré mes mains usées, mes enfants et ma vie rangée, il m’a regardée. Il voulait un peu de tendresse, des mots complices. Un peu de douceur. Pas un « Ça te dit un cinq à sept dans le local des fournitures ? » Parce que maintenant, il faut être performant : rapidité, chiffres d’affaires sexuées, en réel ou via le net « Combien ? Tu dis, 8,5 en six mois, une nymphomane, c’est sûr… son mec, le pauvre… » Des résultats quantitatifs et calibrés et surtout pas de conséquences.
Entre nous deux, l’affaire s’est corsée timidement. A force de s’attendre devant la machine à café. De déjeuner ensemble. Et puis il y a eu un ciné. Une expo. Timidement à pas de loups, nous avons deviné une lèvre qui tremble imperceptiblement, un baiser qui dure une seconde de trop. De fil en aiguille, nos doigts se sont entrecroisés le long d’une tasse de café, nous avons discuté de nous, tout en explorant des territoires de peaux veloutées insoupçonnées. « Que du bonheur ! » Ah non, pas cette expression au rabais !
Lui, c’était mieux que l’ordinaire, c’était solide et mutin. Un entre-deux d’émotions légères. Cela fleurait bon les bisous pour rire et pour jouer. Cela semblait si facile… Nous suivions le chemin balisé des amours dérobées.
Pas trop tôt, les deux commères sont sorties. N’empêche, merci les schnoques, j’ai comme une boule dans la gorge, maintenant.
Il faut que je lui parle alors que je me sais lâche. Je m’étais donnée tout le trajet pour rassembler ce courage qui me fait défaut. Je pleure maintenant. C’est malin. Il va tout de suite le remarquer quand j’entrerai dans le bureau lui dire bonjour. Et si je n’y vais pas…
Il est si jeune. Comment lui avouer… Comment lui dire que je me sens lourde. Il a vingt-cinq ans. Je navigue à un des bords de la quarantaine. Il est amoureux fou. Je devrais quitter David. Je ne sais pas, je ne sais plus…
31 mars 2008
Pierre-Henri
J’avais oublié ce coin de France où l’on frissonne d’octobre à avril et où la chaleur nous achève, l’été. Je te dirais que ma peau brunie par les alizés doit susciter tous les racontars dont peut rêver ce village oublié. Je savoure cet instant. Tiens je vais griller une petite cigarette, là assise sur ta tombe. Là où tu es, la fumée ne te gênera pas. Me glisser un instant dans la peau d’une gourgandine, je vais savourer cela.
Tu dois te poser te poser la même question. Pourquoi est-elle revenue ? J’y ai beaucoup réfléchi pendant ce long vol transatlantique. Bien sûr, Pierre me l’avait demandé. Mais notre fils a vingt ans et son avis ne pèse plus si lourd. Quand au petit préfet, comme tu aimais à l’appeler, il est si confiant en sa bonne étoile, son argent et son physique d’Adonis, qu’un départ pour rendre visite à feu mon époux ne l’a pas perturbé outre mesure.
Je vais te surprendre. C’est pour toi que je suis venue. Pour ce rendez-vous manqué, il y a quelques années déjà. Pour cette lettre que je vais glisser sous ce ridicule rectangle moucheté de gris avec ces lettres « A notre cher papa, ses enfants inconsolables ». Au passage, quelle idée grotesque. Je suis sûre que tu aurais préféré une de ces épitaphes que tu notais, de ton écriture soignée, dans ton carnet. Par exemple, celle-là :
Plantez un saule au cimetière.
J’aime son feuillage éploré ;
La pâleur m’en est douce et chère
Et son ombre sera légère
A la terre où je dormirai.
Alfred de Musset »
Tu l‘aimais bien. Mais celle que tu chérissais, que tu répétais chaque semaine, celle que, tu n’as plus jamais prononcé sans doute après ma fuite. « Fontes, Amicos, Uxorem delixit (Il aima les sources, ses amis et sa femme). » Marcel Pagnol. Oui, c’était celle-là que tu voulais choisir.
Je sais que tu as dû souffrir. Du regard des autres, de la solitude. De devoir répondre aux questions muettes de notre enfant. Aux piques de cette chère Sabine, ta pimbêche de fille. Aux commentaires insidieux des voisins. Après tout, j’étais châtelaine, non ? Que pouvait vouloir de plus une femme comme moi ?
Tu trouveras la réponse dans ma lettre, elle est un peu jaunie. Tu as dû deviner, j’en suis sûre. Depuis tout ce temps, à changer des ampoules dans ces corridors remplis de courants d’air, à raconter les mêmes histoires à ces touristes en short, à changer les tuiles de la tour ouest après chaque coup de vent, ce truc affreux couvert de lierre et infesté d’araignées et de pigeons.
Je vais partir, il est l’heure et le taxi m’attend. Quand la grille mangée de rouille du cimetière se refermera, je serai loin. J’ai les yeux secs. Je t’ai laissé seul mais tu n’as pas été si malheureux. Le cœur qui fut brisé, ce fut le mien. Les larmes, il m’a fallu tout le soleil des îles et un tourbillon de fêtes pour les sécher. Je m’étais juré de ne pas revenir. Je t’ai trop aimé Pierre-Henri, c’est pour cela que je suis quand même venue te la donner cette lettre. Mais je vais etre franche ; ce qui m’a décidé, c’est que cette sale bâtisse hérité d’un ancêtre au sang bleu et au goût et au bon sens inexistants, ce tas de ruines que tu m’as préféré... tes héritiers dont tu étais si fier, je crois qu’ils vont la vendre…
Bien à toi.
S de Chersoy
02 mars 2008
MORSURES
Elle l’avait repéré. Sans aucune difficulté. Dans la foule de visiteurs accrochés à leur audiophone, sa haute taille les dominait. Une masse de boucles indisciplinées, un nez d’aigle, il était superbe. Pas de cette beauté éphémère qui tient plus à la jeunesse et à la luminosité de la peau qu’à l’équilibre parfait des traits. Son visage était taillé avec délicatesse, sa bouche légèrement boudeuse. Il portait une paire de lunettes d’écaille qui glissait de temps en temps le long de son nez et qu’il rajustait d’un geste précis.
Il venait une fois par semaine, à de rares exceptions près. Il s’attardait parfois une matinée entière ou traversait à grandes enjambées les allées du jardin, semblant entraîner avec lui les statues de métal. Il lui arrivait de les observer indéfiniment, absorbé par la pluie qui ruisselait sur leurs épaules douces. Parfois, il sortait d’une poche de son pardessus un carnet qu’il couvrait de vagues inscriptions. Il possédait aussi un pentax éraflé. Il tournait alors autour d’une gracile silhouette, effrayant les visiteurs. S’arrêter, viser, modifier légèrement sa position, recommencer à zéro. Elle avait observé pendant de longues minutes son manège. Au mieux, il prenait une dizaine de clichés d’une même œuvre. Ou simplement une. La gardait-il ?
Au début, elle l’avait classé dans la catégorie visiteurs légèrement frappadingues, dans le même tiroir où déambulent ceux qui parlent à voix haute ou les monomaniaques qui ne viennent voir qu’une statue, comme le baiser, et l’ausculte sous toutes les coutures. Elle oubliait ceux qui suivent exactement le même parcours. Elle avançait même qu’ils reproduisaient leur itinéraire pas après pas. Consciencieusement.
Elle en était sûre, lui n’avait pas l’esprit détraqué. Elle avait capté, bien involontairement, une tension entre ces corps de marbre offerts et ce buste qui se hissait vers eux, affamé. Elle avait même dit à une amie, alors qu’elles se racontaient leurs vies devant un café-crème : « Dingue, on dirait qu’ils se parlent… »
Cela faisait plus d’un an maintenant qu’il venait. Il s’intéressait dernièrement aux nus. Albâtre ou bronze sans discrimination. Elle avait même détourné les yeux, un jour qu’il avait caressé un torse dont la chair drue, martelée, épousait brutalement une lumière pâle. Ses mains d’homme avaient la même carrure compacte que ses mains d’albâtre qui s’étreignaient, là au milieu du hall d’entrée. Elle avait alors décidé de le laisser parfois seul dans l’intimité des vieilles dorures. Elle n’avait pas pu supporter la frustration qui le parcourait.
Cela se passait un lundi, une de ces journées ennuyeuses qui s’étirent sans fin. L’hôtel Byron était désert. Elle avait trouvé le prétexte de raccompagner un vieux monsieur pour l’abandonner face à ce visage qui semblait le fasciner. Elle revenait donc, lentement, attentive à lui laisser quelques secondes de tête-à-tête supplémentaires. Elle le vit alors surgir de la salle. Il s’appuya un instant au chambranle. Un mince filet de sang coulait de ses lèvres charnues. « Vous allez bien, Monsieur ? » Il la regarda l’air perdu. Elle crut un instant qu’il allait s’effondrer. Ill ploya sa haute taille vers elle, les yeux brûlants et murmura : « La statue, la petite statue, m’a mordu. » Il se releva alors et secoua ses boucles. « Elle m’a mordu. » répéta-t-il plus fort. Il la regarda une dernière fois. Elle réprima le geste d’effleurer sa bouche. Il hésita un instant, tourna les talons et quitta la salle. Elle ne le revit plus jamais.
21 janvier 2008
Au bout de ma rue
Au bout de ma rue, il y a la mer...
une mer aux accents de vert Véronèse et vert prairie,
une mer de promesses, farine légère et pains dorés,
Il y a aussi le champs de colza de JP, la forêt du Polygone où les militaires désirent la paix en dessinant la guerre à coup d'obus et où les sangliers, à l'abri des chasseurs, s'amusent à vérifier les lois de Mendel.
On aperçoit au loin les champs de Hom et Beau Papa ainsi que le bout du petit bois (à droite).
La terre brune se couvre de son manteau velouté ou reste à nu, à l'affût des prochains semis, orges de printemps ou de brasserie, blé tendre, blé dur. Ce que le ciel veut, l'homme...
15 janvier 2008
Résurgence
«Donc comme une Rescapée, je suis
Sur le trajet d’étranges histoires à conter !
Marin, côtoyant des rives inconnues
Journaliste pâle des portes terrifiantes
Avant les scellés."
Ses yeux vides contemplaient les côtes qui se dessinaient à l’horizon. Un vent léger s’était levé, chahutant l’écume des vagues. Elle leva les yeux, étonnée ; une tour immaculée pointait derrière la falaise. « Tout ce blanc, ça fait mal aux yeux, vous ne trouvez pas ma petite dame ? » Elle se tourna vers la voix usée et sourit au vieux bonhomme. «Ils viennent de finir de la construire, une donation d’une famille de Dublin. Ils n’ont jamais dû mettre les pieds ici avant.» «Un phare, tout neuf, ça changera pas le destin des bateaux qui se brisent dans cette passe.»
Il jeta un coup d’œil à son interlocutrice. Elle semblait surprise de voir l’élégante construction. Sceptique. Devant son étonnement, il avait deviné qu’elle était déjà venue ici. Il murmura, «C’est un endroit maudit.» Est-ce à cause de ces dernières paroles que le vent se leva brusquement. Des nuages apparurent en grappes menaçantes. «Il vaut mieux rentrer, ça ne présage rien de bon tout ça. Il lui indiqua le chemin de la salle commune. Elle le suivit. Ses yeux bleu pâle s’attardèrent sur les flots qui se creusaient. Ils n’atteindraient pas le port de sitôt.
Il avait déjà posé sur la table en bois usé deux tasses. Il lui sourit et lui montra une chaise. «C’est le train de l’enfer qui souffle sur ce bout de caillou.» Elle acquiesça. «C’est un endroit maudit depuis toujours. Les Anciens le disent. Légende ou pas ?» Il lui sourit. «On dit que, pendant le bas Moyen-Âge, les Pictes avaient fui les Lowlands. Un matin, les paysans remarquèrent de la fumée sur l’île, ce fut la fin de leur tranquillité. Les hommes peints s’emparèrent de leurs biens. Pour fêter cette victoire, ils construisirent sur ce tas de cailloux un sanctuaire païen en hommage à leurs dieux barbares. Mais on dit déjà qu’avant… » Il avala une large gorgée de café. « Bref, ils tenaient les villages de la côte sous leur coupe, envoyant les jeunes en esclavage chez les Saxons. Pillant. Massacrant. Le haut roi était alors occupé dans de stupides querelles intestines. Quand il arriva, les terres étaient noires, calcinées. Les Pictes y avaient mis le feu. Mais quand ils pénétrèrent dans le temple de pierres, ce fut une mer de sang qui les accueillit.»
Le bateau tanguait de plus en plus mais cela ne semblait pas troubler le vieil homme. «Ensuite, ce furent les raids des Saxons, l’évangélisation forcée, les famines.» Une vague se fracassa sur le hublot. La jeune femme ne tourna même pas la tête. «L’histoire de l’Irlande, en fait.» L’homme marqua une pause. Indifférent à la tempête, il semblait enchanté de pouvoir tenir en haleine son interlocutrice. «Des bateaux remplis de familles fuyant la misère se sont écrasés dans la passe maudite. Je suppose que leurs voix se joignent aux fracas des vagues pendant les tempêtes.» «Les hommes y ont construit une église. Un des prêtres est devenu fou, l’autre s’est pendu. Celui qui est resté, on raconte qu’il conversait avec le diable, invoquait les esprits, lisait les cartes. Messes noires, sacrifices...» Il soupira. « Pourtant, il y a une justice éternelle. A chaque fois que le mal survient, le châtiment s’abat. Il y eut épidémie de peste quand une jeune fille fut chassée à coups de pierres pour avoir fauté. Elle se noya en voulant fuir ses bourreaux ».
Un éclair se brisa sur la surface mouvante de la mer. Le vent sifflait, s’ébrouait, secouait le rafiot. Le vieil homme observa la jeune femme. Mnémosyne*. Il avait vu son nom sur la liste des passagers. Il avait aussi jeté un coup d’oeil dans sa cabine et l’avait aperçue en train d’écrire sur un vieux livre, qui ressemblait au livre de Kells. Un coup de roulis renversa une des tasses. La tempête n’avait pas cessé mais il n'en sentait plus les secousses. Si longtemps en mer. Il plongea son regard dans les yeux gris bleu. Il pensa alors à ce poème qu’une femme, lui avait lu dans un autre pays, près d'une autre mer.
... Démons et merveilles
Vents et marées
Au loin déjà la mer s'est retirée
Mais dans tes yeux entr'ouverts
Deux petites vagues sont restées
Démons et merveilles
Vents et marées
Deux petites vagues pour me noyer
Il entendit enfin sa voix, qu’un léger accent troublait. «Cette femme, elle n’a pas fait bâtir ce phare comme ça. Un caprice ? On dit que c’est pour un homme qui est mort dans la rade. Ils se retrouvaient la nuit contre l’avis des familles. L’amoureux attendait et un soir, une lame a balayé le guetteur. Enfin, c’est ce qu’on dit car le père de la fille avait juré de le tuer.» Elle ajouta presque distraitement. «Vous y croyez-vous ?». Le vieil homme semblait ne pas l’avoir entendu, on aurait presque cru surprendre une larme perler au coin de sa paupière.
La tempête n’avait pas faibli. Il murmura d’une voix rauque. «On dit aussi qu’il n’est pas mort. Ils se sont juré un amour éternel ; Et il est parti pour sauver sa peau, mais aussi pour préserver sa famille, frères, sœurs, père. Voyez-vous le père possédait la ville…» Sa voix trembla. «Cette tour blanche, c’était peut-être un serment. »
Quand il leva la tête, elle se tenait dans l’embrasure de la porte. «Le temps s’apaise.» Elle scruta le ciel. «Etrange, un phare, un des Enfers, a disparu une nuit, englouti par une lame gigantesque. La tempête avait démarré timidement et s’était amplifiée, comme si l’océan s’était gonflé de colère. Je dois retourner à ma cabine: du travail m’attend, des feuillets à remplir, des histoires passées.» Ajouta-t-elle en le regardant d’un air entendu. «Si je ne vous revois pas, bon vent. Mais vous allez peut-être retrouver la terre d’Irlande ?» Il lui fit un signe de la tête et la regarda disparaître. Il lava les deux tasses et monta sur le pont.
A nouveau, le bateau s’approchait des falaises. Tranquillement, il allait longer les côtes, l’île se trouvait à quelques miles. Oui, pourquoi pas, il était peut-être temps de rentrer chez soi.




