L’avenir de Clém

Clém leva les yeux de ses notes. Plus que trois minutes avant la pause sandwich et quelques longueurs, piscine Molitor. D'une charge de patron conquérant, Jean-Alban franchit la porte et précipita quelques phrases. Elle avait à peine eu le temps de regarder le dossier rouge qui venait d’atterrir sur son clavier, qu’elle se trouvait à nouveau seule dans son réduit sans lumière. Elle frissonna - pas tant que ça - si elle tenait compte du souvenir odorant du fils du boss, ses pellicules, les taches grasses sur ses chemises et les vociférations, chaque lundi matin sur le répondeur, de ses maîtresses délaissées.

Elle lut en diagonale la dépêche. Un nounours offensif posé dans un endroit stratégique pour une poignée de péquenots américains. Le scoop du siècle. L’ordre de mission était clair, ramener un papier de là-bas. Il était temps pour Clém, stagiaire à l’avenir journalistique incertain, de boire une pression cuivrée comme ses taches de rousseur, histoire de faire passer l’odeur faisandée de « Uno, le journal de toutes les Une » des Margouillers Père et fils et de mettre ses idées à plat. Elle fourra le dossier dans son baggy d’occase et dévala les trois étages qui la séparaient de l’esplanade.

Elle avait avalé la moitié de son sandwich quand elle se décida à sortir le maigre feuillet. La saveur amère de sa Grimbergen et les cornichons qu’elle croquait comme des bonbons avaient chassé l’odeur aigrelette des locaux où elle s’étiolait. Un ourson borgne la contemplait depuis un fax baveux avec un rapport de police rédigé en mauvais anglais alarmiste. Le shérif local avait réussi – oh exploit ! – à glisser Al-Qaida dans ce qui ressemblait plus à une blague de potache qu’autre chose. Dépitée, Clémentine se rabattit sur Le Parisien, le seul journal à avoir échappé à la mauvaise passe qui vidait le Paltoquet de ses clients et de ses lectures. Une crise qui avait pour nom Starbucks et un goût de café lavasse imbibé de carton. Elle venait d’ouvrir au hasard  le quotidien: en troisième page où elle put contempler le portrait grimaçant du Commissaire Rappaport. Elle l’entrevit aussi, juste derrière l’épaule de l’épais personnage. La photo ne lui rendait pas justice : pas un sourire, les sourcils froncés, plutôt grand mais légèrement vouté. Fabien Despinasse.

Elle l’avait rencontré pendant l’affaire qui l’avait rendu célèbre. Il n’était pas encore inspecteur. Pourtant, il avait réussi à dénouer le complot ourdi par les Nez rouges, une association à première vue inoffensive. Elle se souvenait de la terreur que ses vengeurs déguisés avaient semée dans toute la ville : attaque systématique de fumeurs impénitents, agression sur automobilistes irresponsables. En bref, représailles contre tout citoyen qui s'accomodait un peu trop des lois et qui portait préjudice à la communauté tout entière. D’ailleurs, le schéma de départ des deux menaces terroristes semblait être strictement similaire. Un nez rouge assez volumineux déposé devant la gare Saint-Lazare. Un nounours idiot mis en évidence…

Mais… Bien sûr elle le tenait son papier! Elle sortit son portable antédiluvien et tapa les chiffres qu’elle avait souvent caressés du regard sans jamais avoir osé les composer. Pourtant, elle avait failli croire que quelque chose se passait, ce jour où elle couvrait l’arrestation de tous ces redresseurs d’ordre social au tarin rubicond. Il avait griffonné son numéro perso au dos d’une carte et avait enregistré le sien au cas où … Au final, pas le moindre bip. Silence radio. Elle avait laissé choir tout espoir.

Elle s’apprêtait à déposer un message quand il décrocha. Elle lui expliqua brièvement la situation. Il parut intéressé et convint d’un RV vers 16h. Clém avait juste le temps de régler les formalités et les impératifs pratiques du voyage. Le vol décollait d’Orly à 21h48 le soir même.

Fabien Despinasse arriva avec ses cinq minutes réglementaires de retard  et lui offrit un café au comptoir du Paltoquet. S’enquit des évènements. Il parut réfléchir pendant un temps interminable et lui demanda de le contacter en cas de nouvelle appartition d'une menace pelucheuse. Elle sentit diffusément qu’il se moquait d’elle, mais jugea inutile de relever. Il ne lui restait plus qu’à rentrer et laisser son bureau en ordre et commencer à suer sang et eau pour pondre un article sensassss – venait de préciser le fils Margouiller en levant haut ses longs bras maigres emprisonnés dans une chemise marronnasse qui accusaient deux superbes auréoles sous les aisselles.

Dans le taxi qui l’amenait à l’aéroport, un SMS s’inscrivit en lettres digitales, « autre nounours, urgence article. » Est-ce son imagination, mais elle jura que le conducteur avala d’une traite, dès réception de ce message sibyllin, les kilomètres restants. Elle appela le Uno, qui n’avait aucun détail supplémentaire à lui fournir. Le taxi la déposa face au guichet de l’enregistrement des bagages. Une demi-heure plus tard, elle s’apprêtait à subir la désagréable fouille de ses effets quand elle entendit une voix, trop proche pour être réelle. Elle tourna la tête, c’était lui. En un mot, il lui expliqua la situation plus clairement qu’une dépêche de l’AFP. Oui il avait mis au courant le commissaire Rappaport.  L’arrivée de la deuxième bestiole poilue avait décidé de l’envoi d’un spécialiste. Il s’était alors proposé et avait pris un billet. Quelle coïncidence ! Vol identique à celui de l’apprentie-reporter rousse et compagnie idem, jusqu’aux horaires… . Ils embarquèrent côte à côte et atterrirent au bout de plusieurs heures sur le sol oregonais. Ils purent constater que le deuxième nounours avait fait évacuer les immeubles des alentours. Au milieu de la nuit, la bestiole s’avéra anodine, elle-aussi.

Vers 2h du mat, heure locale, l’inspecteur Despinasse et celle qu'il avait promue coéquipière se retrouvèrent exténués dans la seule chambre disponible de la ville. Elle s’endormit dans l’étroit lit et lui sur le canapé, dès qu'il eurent rédigé l’article assassin demandé. Exit par fax vers la salle de presse parnassienne où les mains aux ongles rongés de Jean-Alban les saisirent illico.

Au bout d’une journée et d’une nuit à se morfondre, pas l’ombre d’un troisième nounours, ou alors à l’abri d’un landau... Il était temps pour le duo de plier bagages. Pour calmer la terreur qui s’emparait de Clém à l’idée de prendre l’avion, Fabien Lespinasse tendit un petit sac en carton. La jeune femme en extirpa un doudou plantigrade, rigoureusement identique à ceux photographiés sur les mises en scène de faux attentats. « Mignon, non ? » Elle contemplait incrédule le nounours. « Je suis désolé pour votre rigueur journalistique, mais j’ai sauté sur l’occasion pour vous approcher ! Vous ne m’en voudrez pas ? » Elle faillit lâcher un mot bien senti, mais finalement se ravisa. Après tout… il avait toujours eu l’air tendre, ce jeune teddy bear.