Marc venait d’atteindre le comptoir pour récupérer sa carte d’embarquement, quand il sentit les gouttes chaudes couler le long de son dos, plaquant sa chemise de lin contre son corps. Autour de lui, les billets d’avion papillonnaient, tentant en vain de remplacer la clim’ défaillante. Il pouvait voir, malgré la foule de touristes et de porteurs, le soleil et la chaleur qui massacraient tout dès qu’on mettait un pied au dehors et qui, maintenant, s’engouffraient par paquets chauds et épais dans l’aéroport bondé. Il se dit qu’il aurait pu zapper la douche rapide à l’hôtel et cette coquetterie finalement inutile de passer un jean et une veste pâle sur peau brunie. Qui chercherait-il à accrocher du regard, une paire de jambes, des yeux entrevus derrière une paire de lunettes tape-à-l’œil ? Il était venu pour l’oublier, enfin c’était l’excuse qu’il avait avancée pour s’extirper du néant francilien.

Bien sûr, il avait passé les derniers six mois, la tête au fond d’un tunnel d’alcool – toujours -de nuits blanches assorties parfois à quelques corps faciles – parfois -et de semaines de boulot infernales. En gros, il se noyait sans même chercher à reprendre pied : lentement, méthodiquement, une cigarette au bec et un verre à la main. Mais toujours classe sous les cernes et le regard paumé. Il avait trouvé un réconfort chez ses proches, auprès de leur soutien inconditionnel malgré le mec imbuvable qu’il se révélait être parfois. Alors un reproche affleurait puis sombrait dans une affection têtue.

Il avait pris l’avion pour le sud, une côte méditerranéenne encombrée de touristes, en mal de soleil bon marché façon luxe. Une suite dont la dernière couche de peinture et quelques coquetteries en stuc masquaient les à-peu-près côté construction. En bout de quelques après-midi blasés, les nuits avaient retrouvé le même goût d’oubli que ses veilles parisiennes, il s’ennuyait. Il avait donc attrapé son sac, grimpé dans une voiture et erré, inattentif aux propos de Idriss, son chauffeur, sympa d’ailleurs. La vitre ouverte, il avait aspiré les kilomètres de piste bavards, en avalant poussière, dunes et les minces silhouettes sises de part et d’autre de la route. Il se souvenait être rentré juste à temps pour prendre l’avion, après une semaine à s’être perdu avec délices, endormi près d’un mur de pisé ocre. D’heures de marches, d’un goût de menthe et de miel. De l’oubli, les mains posées sur des pierres oubliées depuis les siècles antiques. Il avait caressé le souvenir de son corps à elle, parfois à l’ombre d’un toit fait de paillasses mais sans plus d’affection que pour d’autres ombres accueillantes et anonymes dont il ne connaissait plus les noms, seulement leurs peaux complices. Survolé une vie qui lui échappait, qu’il n’avait pas voulu mais que par lassitude, voire lâcheté, il avait fini par épouser à contrecorps.

Il s’était presque assoupi pendant le dernier trajet vers l’hôtel bercé par le babil rassurant du jeune chauffeur. Seules les sentinelles du bord de route, drapés dans leurs djellabas, qui jalonnaient le paysage âpre de leurs stations accroupies, chargées d’attente et d’ennui, l’avaient distrait. Après avoir passé les faubourgs, arrivé au club, il avait attrapé son jean, épargné finalement sa barbe éparse, soigneusement rassemblé son paquetage pour ne pas subir les affres d’une douane devenue pointilleuse jusqu’aux confins du monde. Il sortit juste pour rater la navette et avait de facto renoué avec la banquette en skaï encore poussiéreuse de son équipée. Averti par un sixième sens ou simplement au tempo d’une nonchalance amusée, Idriss n’avait pas quitté le parking du club. Dès qu’il s’assit sur la banquette recouverte de la grisaille du désert, le jeune chauffeur reprit le fil de son monologue. Marc se réveilla brusquement alors que la masse rectangulaire de l’aéroport se profilait à cinq cent mètres. Le jeune garçon s’était tu, un regard interrogatif braqué sur le rétroviseur. Une vague musique grésillait en sourdine. A l’évidence, il avait sombré pendant quelques minutes dans un rêve sombre et asphyxiant. Songe moite où il s’était retrouvé embarqué dans une large voie passante chargée de corps au pas pressés, tendus sur une trajectoire rectiligne. Dans cette cadence folle, il se souvenait avoir voulu en attraper un par le bras, briser ce mouvement forcé, aveugle. Mais la foule le pressait d’avancer, de se fondre dans leur avancée insensée. Il avait senti la panique monter, les bouts d’asphalte brûlants rouler sous ses pieds. Aimanté par ces marionnettes de chair, il leva pourtant les yeux vers la droite, juste avant que tout horizon ne disparaisse, englouti par la marche incessante. Un homme le regardait, accroupi ; sa robe ondulait faiblement, caressant le sol. Il croisa son regard et se leva. Marc devina un sentier derrière l’ombre qui s’était subitement évanouie. Il crut que la multitude avait fini par l’avaler dans son errance folle et hasardeuse et se réveilla dans le taxi qui lui rappela son retour imminent vers l’Europe. Il débarqua, hagard, sous le soleil qui pointait en haut de sa course et se dirigea vers la porte 4 et une attente confinée.

L’avion avait du retard, il revint sur ses pas et se dirigea vers le duty free. Il s’acheta un chapeau de paille et une bouteille d’eau et, avisant une porte entrouverte, atterrit sur une vague terrasse. De là, il contempla la ville saturée de rumeurs et d’existences. Il dessina, les yeux ouverts, un sentier au plus loin du ciel, de la terre ou des mers. Qu’importe si la destination en soit illisible, c’était l’ivresse même du partir, des pas posés sur le grain fin d’une terre, voulue, trouvée, désirée. Et ces heures perdues à regarder les courses folles et le rien qui afflue sous les branches ajourées.

Un peu plus tard, alors qu’il posait son sac sur le tapis roulant, il sentit qu’il avait laissé sous le ciel de plomb l’ancienne carte, au tracé rectiligne. Il traça machinalement une volute sur le comptoir, un débris d’arabesque qu’il avait dérobé en pensée au chapiteau d’une colonne cassée en deux. Il n’était qu’à quelques heures de Paris, de la rue Bobillot, de la piscine où il se rendait dès l’ouverture le samedi. De son F2 où dans l’angle entre la fenêtre et la fausse cheminée en marbre… So chic disait-elle pour se moquer d’elle-même et de son accent américain, épais comme une pâte, en provenance de trois ans d’échanges nourris avec Karen de Virginie, perdue de vue maintenant dans l’immensité australienne. Dans l’angle entre la fenêtre  et la fausse cheminée américaine, donc… il y avait le vieux fauteuil en velours paille et l’odeur rémanente de papier d’Arménie qui brûlait dès qu’elle entrait dans la pièce. Et qui subsistait en dépit de son départ. En avril. Il revoyait sans peine les pièces bien ordonnées, les piles d’assiettes chinées en automne et les rideaux qu’elle avait fini de coudre en plein milieu d’une nuit. Elle était venue se glisser dans les draps glacés, un réseau de ridules fines apposé au coin de ses yeux. Il avait continué à faire semblant de dormir, il avait froid. Il s’était levé avant elle et avait regretté la lumière qui s’échappait du vieux store et que les lames de guingois disposaient en pochoirs géométriques  sur les murs nus. Pour meubler le vide, elle y avait accroché des gravures et il avait oublié les parallélépipèdes et les trapèzes qui prolongeaient les éveils vaporeux d’un souffle d’inattendu.

Il ne regardait plus le soleil du matin et les tentures prune pendaient toujours. Les assiettes, le chandelier, design, mais inutile, il n’avait jamais vraiment su pourquoi il les avait gardés. Il s’était lentement habitué à leurs présences discrètes, il côtoyait avec précaution le prélude de l’absence, celui où elle s’est retirée, ne laissant aucune miette d’elle. Il avait préféré laisser un cadre de vie inchangé, coquille vide et rassurante, et continuait à inscrire sur le tableau Velléda de la kitchenette des activités qui, un an auparavant, lui faisait grincer des dents : quel besoin d’avoir des épaules plus larges et de savoir la dernière critique de Télérama ?

L’arrivée, à proximité, d’un petit airbus, le tira de sa rêverie. Il était temps d’aller fondre et s’assoupir dans la salle d’attente moite, au milieu des vacanciers geignards. Il sentit un vent frais l’envelopper, il devina la présence du désert, le velouté des ruines brûlante du jour. Il était temps de repartir et déranger l’ordre des choses passées. Il traça en pensée une courbe : oui, laisser à nouveau vivre, les arabesques entre chien et loup. Apercevoir à l’aube, sous les herbes dépeignées par le vent, l’esquisse d’un chemin.