La côte est longue, raide. Le soleil est haut. Tante Léonie attend toujours les deux sorties muettes du coucou alsacien - il a perdu sa voix il y a très longtemps - pour me tendre mon ciré jaune, mon seau et le sac en papier qui contient mon goûter : deux tranches de pain épaisses jointes par du beurre salé et une couche de gelée de groseille. Je suis sa mince silhouette dans le soleil d’août. Sa tête penche comme si son chapeau de paille pesait des tonnes et que, d’un moment à un autre, il l’entraînerait vers une chute irréversible. Trois cent cinquante mètres de villas chics puis la jetée. Apercevoir la mer perdue au loin ou proche. Je pourrai alors défaire mes sandalettes et courir.

Au coin de la rue des pervenches et de celle des agapanthes, une maison, haute, avec trois, dix, cent étages au moins et un œil de bœuf qui scrute les passants. Des grappes rougissantes de roses trémières et de buissons serrés de sauge. Tante Léonie ralentit le pas et j’entends des mots qui s’égarent, un chapelet d’imprécations qu’elle récite dents serrées le temps que dure le grillage bleu et rouille : « sale engeance, mauvaise vie, lignée de rien. ». Un lent crescendo qui s’égrène avec des pizzicati furibonds. Alors qu’il ne nous reste plus que trois mètres avant de franchir la rue ombragée et d’atteindre bientôt la mer, scandés haut et fort, ces six mots : « la chute de la maison Usher ! »

Pendant ce chemin de croix, j’ose un coup d’œil vers le chien paresseux qui gémit dans son sommeil. Je surprends parfois deux enfants blonds qui jouent dans la longue bande de pavés et de mauvaises herbes qui longe la villa. Un garçon et une fillette auréolés d’or pâle qui ne frémissent même pas quand la voix hérissée de ma tante se fait entendre. Je marche les yeux rivés vers son chapeau qui hoquète de fureur. Si j’avais osé tourner la tête, j’aurais aperçu les lézardes au pied de la façade et la rouille grinçante, si familière sur cette côte battue par les vents, les averses et la mer froide.

Je ferme toujours les yeux pendant la montée ultime, phrases glapies ou hululées, comptant le roulement de la colère montante jusqu’à dix, rarement plus, jusqu’à l’éclatement final. La voix se tait enfin. Je n’aurais plus qu’à me saisir de ma pelle et infliger de toutes mes forces une entaille à flanc de plage.

Et puis un jour, la voiture de papa ne m’amena plus sur ce bord de mer frileux. Tante Léonie, les niniches à l’anis et les rochers à découvert à marée basse, la villa dite Usher - telle je l’avais surnommée - les deux enfants blonds, le chien sur le perron et les châteaux de sable que seule la nuit efface, tout avait disparu.

Et ce jusqu’à ce que je reçoive le courrier de Me Desmarets, notaire au 6 avenue Chateaubriand. Léonie Ponce de Bel-air venait de décéder dans sa 101e année, dans son lit, enfin son lit... Dans sa chambre, sise dans la résidence pour personnes âgées du Clos du lac, une maison de retraite à n’en pas douter malgré le nom bucolique. Après avoir relu la lettre somme toute succincte, j’essayai de traverser le flou qui entourait ce pan d’enfance. Je dois avouer, il m’était difficile d’imaginer ma tante, âgée certes, mais bien vivante quand elle m’entraînait d’un pas rageur vers la plage, en vieille dame, centenaire, vaguement recluse. Peut-être pire.

Léonie Ponce de Bel-air, née Desmarets, sœur unique de mon père, l’aînée de onze ans, lui avait donc survécu deux décennies. Léonie dont il avait nié l’existence pour une raison inconnue et dont je n’avais plus jamais rien su. D’ailleurs, pas même une photo, un film de vacances, où nous aurions pu apercevoir l’ombre d’un chapeau, d’une capeline, d’une vieille tante.

De Me Desmarets, à la lecture des dernières volontés de ma tante, je n’appris presque rien hormis qu’elle était veuve, avait cousu des sacs et officié avec talent dans la maroquinerie de luxe. C’était pourtant de notoriété publique, me dit-il en me remettant un dossier épais, les papiers d’usage, testaments, etc… - la somme d’argent qui m’était léguée restait, même après le passage du fisc, conséquente - des titres de propriété et la clef d’une maison que je reconnus immédiatement sur les photos: la maison Usher.

Je m’y rendis le soir même. La montée fut plus aisée. Mais la maison, contrairement à d’autres retrouvailles avec des souvenirs d’enfance, me parut aussi gigantesque que jadis. L’œil-de-bœuf avait conservé sa vigilance de gardien. Peut-être même rencontrai-je, dans le faisceau de ma lampe de poche, l’ombre d’un chien endormi sur le perron, les pas joyeux de deux enfants blonds, l’écho pétri d’imprécations de Tatie Léonie..

Fut-ce le cri d’une mouette, mais je me décidai à ouvrir la grande grille. Le lierre avait depuis longtemps dévoré la façade, mais je devinai la brique rouge, les toits intacts. Quatre pas encore puis le perron, la porte. La maison Usher, la maison de ma tante depuis bien avant ma naissance : la villa Sainte Othilie. Je poussai la porte et je compris qu’il ne m’était pas nécessaire de savoir, que la maison pouvait conserver ses secrets. Elle était désormais mienne.