25-06-12 (3)

Une goutte de sueur coule le long de sa tempe droite. Juin. Elle marche le long des numéros pairs. Encore trois mois avant la délivrance lui a dit le docteur. Elle sent un mouvement en bas à droite, une douleur. Elle se hâte. Elle voudrait dormir.

Fermer les yeux et je revivrai un même été comme il y a trente ans. Même lourdeur de l’air, un bleu hermétique. Et chaque geste que l’on ébauche vous tire vers une fatigue sans fin.

29 juin 1992 son ventre l’élance, la tire vers le bas. Son corps est devenu gigantesque ; elle n’est plus que le capitaine d’un cargo perdu en mer. Une vieille coque rongée par le sel qui tangue sans savoir où s’échouer. Parfois, l’enfant, une fille, lui donne un coup en traître qui l’électrise. Elle se lève, la porte se referme sans bruit sur l’étuve qu’est devenu l’appartement. Ses pas résonnent dans la ville inhospitalière.

J’avais vingt-neuf ans. J’attendais ma première fille et l’espoir se mêlait encore à la trame des rêves. Le berceau attendait la promesse d’un bonheur tout neuf. J’avais brodé des vêtements minuscules, aligné avec tendresse les peluches roses et blanches. Sur le seuil, blottie contre lui, j’avais serré sa main. Touché l’anneau, mince jumeau de celui que je porte toujours à l’annulaire. Superstition pour qu’il ne me quitte pas, ne nous quitte pas. Peut-être.

Elle pousse la porte d’un café. Le patron lui sourit et lui sert au comptoir un verre d’eau fraîche. Elle oublie alors ce ventre énorme qui la porte, qui la guide. Elle attrape un crayon et note les semaines, les jours, les heures, les minutes. Elle griffonne les chiffres sur un bout de papier à côté du prix du café, deux francs vingt. L’attente, la canicule, tout est devenu si insupportable qu’elle en oublie l’enfant à venir.

Je porte le cabas rempli de tomates, de courgettes et d’olives que j’ai achetées au marché. Je devrais rentrer, tout ranger et manger quelque chose avant le patient de 13 h 30. Il fait trop chaud, une masse d’air intenable a empoigné la ville depuis presque trois semaines. Je longe notre rue, passe devant le numéro 35. Rentrer chez nous, dans cet appartement, énième F5 avec ou sans terrasse, ascenseur, garage, dressing, m’est soudain insupportable. Je suis lasse de ces adresses qui ont toujours défilé, des déménagements qui ne semblent jamais cesser, de cette situation de transit qui a commencé depuis les trois mois de notre fille. Lui aime tanguer entre deux adresses. Moi, je me noie.

Hiver 1992. Elle empile les cartons, le bébé hurle. Il fait froid et soudain elle regrette cet été où son corps sans fin tanguait sur les trottoirs de la ville assoupie. L’attente, état second, lui manque, coup au cœur qui vient en traître, laissant apparaître ce vide, maintenant qu’elle sait, que l’enfant est là, que la vie, cette aguicheuse, laisse entrevoir son vrai visage, l’ennui.

Je laisse mon cabas près de la loge du concierge. Mr et Mme Ribière dorment ou font semblant. Je me force à marcher jusqu’au bout de la ruelle. Rue Beaumarchais, alors que le fond de la rue semble mangé par le lierre et les lianes sauvages. Je perçois une odeur de chèvrefeuille dans ce que je crois n’être qu’une impasse, un panneau de sens interdit. Près d’une percée d’ombre, un vieux rosier, au fond un bougainvillier. Un rose tranchant, insolent, emprisonné dans une résille de branches.

Elle tient Arthur dans ses bras. Les filles sont grandes. Le camion chargé à ras bord de meubles et d’habitudes s’éloigne. Il est temps de s’installer dans la voiture, Hans nous attend. Cette fois-ci, il n’y aura pas de jérémiades. Ni de sa part, ni des enfants. Il n’y en aura plus jamais.

Derrière le panneau effacé qui finalement ne signifie qu’une interdiction de stationner délavée, un chemin. J’entre. J’aperçois au fond la rue Molière. Sur la gauche, un terrain vierge dont le fouillis végétal s’étend par-dessus la clôture. De l’autre, une villa. Je pousse la porte d’entrée entrouverte. Une bâtisse vieillotte, sur trois étages. Alors que j’aperçois un panneau à vendre, une voix usée m’interpelle : « Cinq ans qu’elle est en vente, je me demande ce que fait l’agence immobilière. » Derrière moi, se tient le petit vieux qui habite au 22. Il m’indique une chaise rouillée, s’assoit sur le banc. À l’ombre du citronnier, l’air est doux.

Cinq ans sans quitter cette adresse. Elle n’a pas défait tous les cartons. Par superstition, pour croire qu’enfin elle allait pouvoir s’habituer à une ville, ses habitants, son marché du mardi et du vendredi. Trouver un boulot à mi-temps. Dans la chambre qu’Arthur avait laissée vacante en s’exilant pour un CDI en Écosse, installer sa table pour les séances de soins. Se faire connaître. Travailler. Respirer.

Le petit vieux n’arrête pas de parler. Je l’écoute distraitement me raconter la vie du quartier depuis l’après-guerre. Il me dit que la maison a accueilli un mariage, une naissance et une mort. Il s’interrompt, il devine que quelque chose se passe. Il prend alors une clef sous un vieux pot de fleurs et me la tend. J’entre. D’abord la cuisine. Je grimpe jusqu’au grenier, ouvre une fenêtre. J’appellerai l’agence entre deux patients. Je me déplacerai. Le soir même, je poserai devant lui le dossier que j’ai retiré juste avant la fermeture. S’il ne l’ouvrait pas. Plus tard, dans le salon, je le verrai lire consciencieusement chaque page. Ce sera très vite la première visite, ensemble.

Il ne dit rien. Cinq ans cloué à la même adresse, assigné au siège par son employeur, trop vieux pour aller ailleurs. Il ne doit plus supporter l’endroit où nous vivons. Alors, déménager, même au bout de la rue, pourquoi pas. La maison n’est pas chère ; personne n’en veut. On dit que quelqu’un y est mort. Je sais que quelqu’un y est né.

Nous déménageons en hiver. Près du jardin d’hiver, dans un l’atelier repeint de neuf, j’ai installé ma table. Cela ne dérange pas la clientèle d’aller jusque-là, de franchir l’arche de chèvrefeuille et de tiges noueuses. Lui s’affaire, bricole. Je l’entends siffler presque gaiment.

J’épluche des légumes dans la cuisine jaune. Je me demande s’il restera. Moi, j’ai choisi. Dans cette maison qui a vu naître, mourir, s’aimer, je peux vivre.